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Les dieux fébriles et violents München Nationaltheater 10/29/2026 - et 1er, 4*, 7, 10 novembre 2026, 22, 29 juillet 2027 Richard Wagner : Siegfried Benjamin Bruns (Siegfried), Felix Fröbel*/Quentin Becker (Siegfried enfant), Matthias Klink (Mime), Nicholas Brownlee (Wanderer), Georg Nigl (Alberich), Timo Riihonen (Fafner), Wiebke Lehmkuhl (Erda), Simone Schneider*/Miina‑Liisa Värelä (Brünnhilde), Solistes du Tölzer Knabenchor (L’Oiseau de la forêt)
Bayerisches Staatsorchester, Vladimir Jurowski (direction musicale)
Tobias Kratzer (mise en scène), Matthias Piro (assistant à la mise en scène), Rainer Sellmaier (décor, costumes), Michael Bauer (lumières), Manuel Braun, Jonas Dahl, Janic Bebi (vidéo), Bettina Bartz, Olaf Roth (dramaturgie)
 F. Fröbel, M. Klink (© Bayerische Staatsoper/Monika Rittershaus)
Troisième volet du Ring mis en chantier par Vladimir Jurowski et Tobias Kratzer, ce Siegfried confirme ce que L’Or du Rhin il y a deux saisons puis La Walkyrie en juin dernier laissaient pressentir.
La continuité du concept et le style de Kratzer restent frappantes : Brünnhilde, que Wotan avait endormie dans un Walhalla qui n’était autre que le Nationaltheater lui‑même, dort toujours dans les murs de la Staatsoper lorsque Siegfried vient la réveiller. La vidéo est utilisée avec la même intelligence, les touches d’humour reviennent avec la même efficacité et la direction d’acteurs est de grande qualité. Kratzer maintient l’équilibre qui faisait déjà la force des deux premiers volets, un respect attentif de l’histoire servi par une dramaturgie inventive et résolument moderne.
Il y a dans sa conception une certaine fébrilité qui colle particulièrement bien à la musique et au texte. Siegfried est ici un gamin impossible : irascible, violent, agressif. Pauvre Mime, bousculé tour à tour par ce fils adoptif ingérable, par Wotan et par Alberich, et dont la position devient de plus en plus intenable au fil de la soirée.
Le point le plus marquant de la mise en scène réside dans la caractérisation des nombreux duos qui structurent l’œuvre : Wotan et Mime au premier acte, Wotan et Alberich au deuxième, puis Wotan face à Erda et face à Siegfried au troisième. Chacune de ces confrontations a sa tension propre et un rapport de force parfaitement lisible. Idée particulièrement juste, Alberich reste omniprésent au deuxième acte : il devient le confident auquel Siegfried livre ses impressions, ce qui donne aux rêveries solitaires du héros un interlocuteur inattendu.
L’action se déroule dans un décor moderne. Le premier acte dans un deux‑pièces un peu neutre, le deuxième dans une banlieue sordide et bien mal fréquentée avant que le troisième nous ramène au Nationaltheater lui‑même. Mieux vaut ne pas dévoiler toutes les trouvailles théâtrales de Kratzer, pour que le spectacle garde toute sa fraîcheur.
Il y a cependant une certaine surcharge d’idées. Fallait‑il faire intervenir à deux reprises une milice menée par Alberich, à la fin des deux derniers actes ? L’idée manque de sens, tout comme certains aspects de violence gratuite, envers Erda ou envers le petit cochon d’Inde qui finit dans le four à micro‑ondes. Il n’est pas certain non plus que l’apparition de Grane pour une minute à la toute fin, la cage aux corbeaux de Wotan ou l’arrivée en voiture de policiers venus maîtriser le dragon et qui finissent carbonisés soient vraiment nécessaires. Il en va de même du dédoublement de Siegfried entre un enfant d’une douzaine d’années et Bruns lui‑même : l’idée, bien réalisée, n’apporte pas grand‑chose.
Dans la fosse, le niveau musical est très élevé. La lecture de Vladimir Jurowski affirme cette fois une caractérisation particulièrement forte. Son Siegfried est moderne. Comme dans les deux volets précédents, de nombreux détails imaginatifs ressortent aux bois avec un orchestre dense et flamboyant.
La distribution réunit à nouveau, comme Serge Dorny nous l’avait expliqué (voir ici), des chanteurs qui font leur prise de rôle. Nicholas Brownlee est tout simplement exceptionnel en Wanderer. Annoncé dès L’Or du Rhin comme le prochain grand baryton wagnérien de sa génération, il confirme ici une révélation qui ne cesse de se vérifier et s’inscrit dans la lignée d’un George London ou d’un James Morris : puissance du chant, mais aussi intelligence du texte. Voici un jeune Wanderer très caractérisé, à mille lieues du personnage résigné dans lequel il est trop souvent confiné.
Benjamin Bruns aborde Siegfried, étape logique d’une évolution remarquable. Découvert en Pilote du Vaisseau fantôme à Bayreuth, il a ensuite chanté David des Maîtres chanteurs de Nuremberg dans cette même salle, puis récemment Lohengrin à Stuttgart. Le voici véritable Heldentenor, avec la puissance requise dans les passages héroïques, à la fin du premier acte en particulier, mais aussi un soin réel de la ligne et du texte. Une grande réussite.
Matthias Klink convainc moins en Mime : ni ténor de caractère ni Heldentenor, il reste un peu trop entre les deux. Il n’est pas certain non plus que confier l’Oiseau de la forêt à un soliste du Tölzer Knabenchor soit une bonne idée ; le rôle est très difficile, et la projection comme la justesse posent problème. Georg Nigl campe un Alberich un peu inhabituel, à la voix plus claire que celle de la plupart des titulaires du rôle, mais avec une intelligence du texte et une qualité d’acteur qui emportent l’adhésion. Timo Riihonen est un Fafner sonore à souhait, et Wiebke Lehmkuhl, déjà Erda dans L’Or du Rhin, reste toujours aussi fascinante. Simone Schneider, enfin, est une Brünnhilde très solide, avec quelques beaux aigus, mais un peu neutre : le chant est bien conduit, le personnage pourrait être davantage caractérisé.
Spectacle fascinant, à nouveau un peu trop chargé par moments, mais plus de cinq heures au Nationaltheater qui passent comme cinq minutes. La conclusion de ce Ring, avec Le Crépuscule des dieux en juin, n’en est que plus attendue.
Antoine Lévy-Leboyer
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