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Berlin décolle avec Stockhausen Berlin Deutsche Oper 09/19/2026 - et 20, 23, 26*, 27 septembre 2026 Karlheinz Stockhausen : Mittwoch aus Licht Rachel Pinevska, Jörg Schörner, Frédéric Albou, Florent Baffi, David Colosio, Paul-Alexandre Dubois, Mathieu Dubroca, Thill Mantero, Halidou Nombre, Alan Picol, Andry Razafinimanana (voix)
Chor der Deutschen Oper Berlin, Alphonse Cemin, Alain Muller (préparation), Le Balcon, Jeremy Bines (direction de « Welt-Parlament »), Maxime Pascal (direction musicale)
Susanne Kennedy (mise en scène, décors), Markus Selg (décors, vidéo), Andra Dumitrascu (costumes), Marcel Weber, MFO (lumières), Florent Derex (projection sonore), Nicolas Widmer (assistant à la projection sonore), Augustin Muller (computer music design), Warja Rybakova (vidéo), Beate Breidenbach (dramaturgie)
 (© Julian Roeder)
Pour inaugurer son mandat à la Deutsche Oper de Berlin, Aviel Cahn aurait pu choisir la sécurité. Mais c’est mal le connaître car il a opté pour Stockhausen. Et pas pour n’importe quelle œuvre, puisqu’il a programmé Mittwoch aus Licht (Mercredi de lumière), troisième volet de Licht, cathédrale musicale de près de trente heures, composée pendant plus de vingt‑cinq ans et répartie en sept opéras correspondant aux jours de la semaine. Un geste inaugural à la mesure des ambitions du nouveau directeur : repousser les frontières de ce que peut encore être l’opéra au XXIe siècle.
Composé entre 1995 et 1997, Mittwoch aus Licht est l’un des objets les plus extravagants de l’histoire de l’opéra. Quatre scènes, conçues comme autant de cérémonies cosmiques : un parlement mondial pour chœur a cappella, des musiciens en compétition, le célèbre « Helikopter-Streichquartett », où quatre musiciens jouent dans quatre hélicoptères en vol, puis « Michaelion », vaste cérémonie finale. Ici, le livret importe moins que l’expérience : Stockhausen veut abolir les frontières entre concert et théâtre, musique et espace, acoustique et électronique, ciel et terre. La première exécution radiophonique complète remonte à octobre 2003 ; il faudra ensuite attendre 2012, à Birmingham, pour une première représentation scénique intégrale. Berlin propose cette année la première production scénique de l’œuvre dans le monde germanophone.
L’ouvrage déroute d’emblée, avec tout d’abord plus de trente minutes de chœur a cappella. « Welt‑Parlament » pourrait être un exercice de virtuosité abstraite ; il devient ici un moment de pure fascination. Le Chœur de la Deutsche Oper se montre remarquable de précision, de discipline et de plasticité sonore. Sans orchestre pour soutenir ou colorer les voix, les chanteurs doivent tout construire eux‑mêmes. Une entrée en matière qui exige du spectateur qu’il accepte de changer immédiatement de régime d’écoute.
La suite confirme l’ambition démesurée du projet. Le « Helikopter-Streichquartett », imaginé par Stockhausen dès 1992, reste l’un des gestes les plus sidérants de la musique contemporaine : quatre musiciens isolés dans quatre appareils, leurs cordes se mêlant au vacarme des rotors, le tout transformé par la technologie en une véritable composition spatiale. A Berlin, le dispositif est filmé depuis les hélicoptères décollant de l’aéroport de Schönhagen. Le spectaculaire est évidemment au rendez‑vous, mais il ne faudrait pas réduire cette invention à un gadget. Chez Stockhausen, le déplacement dans l’espace fait partie de la musique.
Pour rendre possible cette démesure, il fallait des interprètes capables de ne jamais perdre le fil. Maxime Pascal, qui connaît intimement l’univers de Stockhausen, dirige avec une remarquable maîtrise. A la tête de son ensemble Le Balcon, il refuse de lisser les aspérités de la partition ; il en révèle au contraire la précision microscopique, les changements de perspective, les jeux de timbres et les rapports complexes entre les différentes sources sonores. Les musiciens, tous impeccables, donnent à cette architecture labyrinthique une étonnante lisibilité.
Susanne Kennedy, avec l’artiste visuel Markus Selg, choisit un univers volontairement artificiel, entre rituel futuriste, installation vidéo et cérémonie intergalactique. Le pari fonctionne lorsqu’elle accepte de laisser la musique produire elle-même son mystère. Le plateau devient espace mental, territoire sans coordonnées, et l’étrangeté de Stockhausen trouve un équivalent scénique convaincant. Mais la mise en scène souffre aussi de son désir d’en rajouter. Là où Stockhausen suffit souvent à produire l’étonnement, Susanne Kennedy multiplie les signes, les projections et les effets visuels. A plusieurs reprises, le cérémonial tourne à l’esthétique de laboratoire, voire au kitsch cosmique. Le spectacle veut parfois être aussi extravagant que la musique, alors que la meilleure stratégie aurait été de lui faire confiance.
Cette réserve n’efface pas l’essentiel : Mittwoch aus Licht reste une expérience théâtrale et musicale d’une rare ambition. Car l’enjeu n’est finalement ni l’hélicoptère ni la technologie, mais il est de savoir si l’opéra peut encore être autre chose qu’une histoire racontée en musique. Et Stockhausen répond oui, avec une radicalité qui continue de désarçonner. Aviel Cahn fait de cette œuvre monstre sa déclaration d’intention. Le message est clair : la Deutsche Oper ne veut pas seulement changer de directeur. Elle entend changer d’horizon.
Claudio Poloni
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