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La Femme sans ombre, opéra des clairs‑obscurs

Aix-en-Provence
Grand Théâtre de Provence
07/03/2026 -  et 6, 9, 12, 15* juillet 2026
Richard Strauss : Die Frau ohne Schatten, opus 65
Michael Spyres (Der Kaiser), Vida Mikneviciūtė (Die Kaiserin), Nina Stemme (Die Amme), Brian Mulligan (Barak), Ambur Braid (Die Färberin), Jean‑Sébastien Bou (Der Geisterbote), Tomasz Kumiega (Der Einäugige), Daniel Miroslaw (Der Einarmige), Robert Lewis (Der Bucklige, Die Erscheinung eines Jünglings), Ella Taylor (Die Stimme des Falken, Der Hüter der Schwelle des Tempels), Héloïse Mas (Eine Stimme von oben), Laurence Pouderoux, Eugénie Lefebvre, Laura Jarrell (Dienerinnen), Jean‑Sébastien Bou, Tomasz Kumiega, Daniel Miroslaw, Robert Lewis (Die Stimmen der Wächter, Männerchor)
Chœur de l’Orchestre de Paris, Richard Wilberforce (chef de chœur), Orchestre de de Paris, Klaus Mäkelä (direction musicale)
Barrie Kosky (mise en scène), Michael Levine (scénographie), Victoria Behr (costumes), Franck Evin (lumière), Antonio Cuenca Ruiz (dramaturgie)


N. Stemme, A. Braid (© Monika Rittershaus)


La quête de l’ombre est-elle seulement un désir d’enfant ? Barrie Kosky veut y voir davantage : l’ombre pourrait être l’âme, les replis d’une psyché qu’on ne consent à déplier qu’après une longue initiation à soi-même, qui s’achève sur l’acception de la mort principe de vie – à moins que ce ne soit le contraire. Les enfants ne disparaissent pas, ils arrivent à la fin, ressemblant à des vieillards, tandis que la Nourrice a plus que jamais des airs de Parque. Le metteur en scène australien ne détourne pas le message de l’opéra, comme Clément Cogitore le fait avec La Flûte enchantée, dont La Femme sans ombre se revendique relecture, il le démultiplie, refusant de privilégier une approche plutôt qu’une autre – et surtout, de prétendre en élucider tous les mystères qui, jusque sur le divan, se dérobent toujours. Mais il rejoint le Français quand il nous montre le couple impérial resté dans le monde du rêve et de l’enfance – cheval à bascule pour lui, pour elle tête de Keikobad, le père redouté et castrateur, dont elle finit par s’affranchir. Une fois libérés de leurs chaînes symboliques, les couples se formeront.


Le cheminement sera douloureux : au troisième acte, la scène n’est plus qu’un carré nu et blanc, « chambre de torture psychologique » où Barak et sa femme se croisent sans se voir. La quête de l’ombre, c’est également la quête de l’autre. Kosky, que l’on connaît volontiers foisonnant, baroque même, adopte ici un minimalisme aussi inattendu qu’éloquent. Une boîte noire figure le monde des esprits, d’où surgissent rêves et fantasmes (hommes singes, créatures décapitées entourant la Nourrice), une grande cage grillagée à deux étages la friperie de Barak, où l’on teint et repasse, théâtre d’un quotidien marqué par la violence des frustrations. Rien de plus, aucune « actualisation », surtout, pour préserver l’universalité du message grâce à cette balance subtile entre onirisme et hyperréalisme qu’entretient la musique du début à la fin. Une lecture au fond très fidèle à l’esprit de la partition. Mais ce n’est pas seulement la modestie d’une approche qui se refuse à « démêler » l’une des œuvres les plus énigmatiques du répertoire qu’il faut saluer, c’est aussi la magnifique direction d’acteur, surtout lorsqu’il nous montre des couples aspirant et échouant à communiquer : ce qu’il fait de Barak et de la Teinturière est extraordinaire, en particulier au deuxième acte.


La Femme sans ombre lance un défi à la fosse et à la scène. Klaus Mäkelä est‑il un chef de fosse ? A en juger par la tension de l’arc, par le sens des transitions, oui. Mais il exalte la violence de la partition, avec une fin du II volcanique, plus qu’il n’en suggère la poésie ou le mystère, s’abandonnant assez peu au lyrisme straussien. Son Strauss, de toute façon, n’est pas de tradition : décapé, disséqué même, anguleux parfois, loin de ce postromantisme luxuriant et sensuel auquel on l’identifie, rien moins que « viennois » donc, dépourvu de ses chatoiements impressionnistes, plus « moderniste » et plus années 1920 que de coutume. Question de génération aussi : le Finlandais n’assume pas un héritage, ne cherchons pas ici les mânes des grands anciens. Comme toujours, il fascine par sa brillante maîtrise de l’orchestre et la musique, jetant sur l’ombre une lumière crue. Il aurait pu néanmoins élargir la palette de ses nuances, peut‑être trahi par l’acoustique très sonore de la salle. L’Orchestre de Paris ne sonne pas avec lui comme à la Philharmonie, à commencer par des cordes dépourvues de rondeur.


Si l’on n’adhère pas tout à fait à la lecture du Finlandais, on s’incline devant une distribution homogène et de haut vol que n’ont visiblement pas fatiguée les quatre représentations précédentes. Même si le Barak de Brian Mulligan, comme son Wanderer aux Champs‑Elysées, manque de présence et de relief, dans les mots comme dans le phrasé : il faut ici plus qu’un bon chanteur. Michael Spyres, en revanche, ne cessera pas de nous étonner, qui semble se moquer des pièges tendus à l’Empereur par un Strauss toujours prêt à malmener sadiquement les ténors. Là où les meilleurs se crispent souvent sous l’effort, le baryténor fait ce qu’il veut de sa quinte aiguë, certes un rien éprouvé à la fin, garde ses registres soudés, préserve le velours de son timbre. S’il n’atteignait parfois les limites de sa puissance, il nous ferait presque croire que pour l’Empereur, comme le Bacchus d’Ariane à Naxos ou le Ménélas d’Hélène l’Egyptienne, appelle, plutôt que le Heldentenor traditionnel, une voix formée au néobelcantisme rossinien.


Ancienne jeune pousse de l’Académie lyrique, Vida Mikneviciūtė incarne, après une entrée un peu incertaine, une étonnante Impératrice, avec un timbre à la rondeur corsée, parfois un rien métallique, mais un grave charnu, une ligne fuselée, faisant fi des grands intervalles que lui impose Strauss. N’attendons pas d’elle une créature aérienne, plutôt un être de chair et de sang. Telle la teinturière écorchée vive d’Ambur Braid, grand soprano dramatique qu’exige le rôle, entre moments de lyrisme blessé remarquablement phrasés et éclats de colère assumés sans le secours du Sprechgesang, digne héritière d’illustres devancières, assez phénoménale en somme. Reconvertie mezzo, Nina Stemme, malgré une laryngite, trouve les graves de la Nourrice, dont elle chante elle aussi les notes – ainsi faisait sa Teinturière – sans distordre ses registres, formidable de présence ambiguë, à la fois tutélaire et perverse. Les seconds rôles sont inégaux, avec le jeune homme bien en voix de Robert Lewis, mais un Jean‑Sébastien Bou bien mal distribué en Messager des esprits. Après Elektra, Ariane à Naxos et Salomé, cette Femme sans ombre : Strauss a conquis la Provence.


Le spectacle en intégralité sur Arte Concert :






Didier van Moere

 

 

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