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Deux solitudes Liège Opéra royal de Wallonie 05/13/2026 - et 15, 17*, 19, 21 mai 2026 Benoît Mernier : Bartleby (création) Patrizia Ciofi (The Lawyer), Edward Nelson (Bartleby), Damien Pass (Turkey), Santiago Bürgi (Nippers), Bruno Silva Resende (The Guard), Gustave Harmegnies (Ginger Nut)
Francis Poulenc : La Voix humaine
Anna Caterina Antonacci (Elle)
Chœur de l’Opéra royal de Wallonie-Liège, Denis Segond (chef de chœur), Orchestre de l’Opéra royal de Wallonie-Liège, Karen Kamensek (direction musicale)
Vincent Boussard (mise en scène, costumes, lumières), Vincent Lemaire (décors), Silvia Vacca (lumières), Nicolas Hurtevent (vidéo)
 (© Jonathan Berger/Opéra royal de Wallonie-Liège)
L’Opéra royal de Wallonie s’engage dans d’autres directions depuis quelques années, avec le retour de titres qui n’y ont plus été donnés depuis longtemps, avec quelques surprises, comme ce Baiser de Smetana l’an prochain, mais aussi, avec cette production, la création d’un nouvel opéra, une démarche rare dans cette maison qui en annonce une autre la saison prochaine. L’institution liégeoise a en effet passé commande à Benoît Mernier d’un nouvel opéra, le troisième du compositeur, les deux autres ayant été créés à la Monnaie, Frühlings Erwachen en 2007 et La Dispute en 2013. Et c’est une réussite.
Le compositeur a collaboré avec Sylvain Fort, qui en a rédigé le livret en anglais, une adaptation de Bartleby, la nouvelle de Melville. Le programme indique qu’il s’agit d’un opéra de chambre, une dénomination que nous avons un peu de mal à comprendre, compte tenu du nombre relativement important de musiciens dans la fosse et d’interprètes sur la scène, choristes compris, ceux‑ci chantant cependant depuis les coulisses. Et quel beau choix que celui de cette œuvre, qui nous parle encore aujourd’hui. La phrase que Bartleby prononce régulièrement, avec politesse, détachement et douceur, « I would prefer not to », relève d’une forme de résistance, d’un refus d’effectuer une action dépourvue d’utilité, de sens, contraire à ses valeurs. Un tel personnage parle encore sans doute à beaucoup aujourd’hui. Il s’agit comme dans la nouvelle d’un employé dans un bureau d’avocats, et, en l’occurrence, le librettiste a fait le choix d’une femme pour incarner le supérieur hiérarchique de Bartleby, alors que c’est un homme dans le texte de Melville, sans que cela ne remette en cause le fond du propos. L’ajout de ce personnage féminin rend le contexte professionnel de l’histoire plus actuel, le décor, fort beau, situant, d’ailleurs, l’action dans un environnement contemporain, mais aussi, sur le plan purement vocal, d’apporter un peu de diversité, bien qu’une autre adaptation bien connue d’une nouvelle de Melville, l’opéra de Britten Billy Budd, soit chantée exclusivement par des voix masculines.
Et c’est donc une chanteuse de renom, Patrizia Ciofi, qui incarne remarquablement l’avocate, avec nuance et justesse, mélange d’incompréhension, d’exaspération, d’empathie, de résignation. Edward Nelson incarne encore plus brillamment cet employé étrange, déconnecté, inadapté, rêveur, inflexible dans sa conviction et son idéal. Une inflexibilité qui a un prix : la solitude, le rejet, l’incompréhension, ce que cet interprète, par sa présence et sa voix, dans la belle et pertinente mise en scène de Vincent Boussard, parvient à rendre parfaitement. Le livret préserve la nature mystérieuse de ce personnage, bien qu’il paraisse plus rêveur et poète que dans la nouvelle. Les autres interprètes apportent un contrepoint burlesque, et la musique adopte lorsqu’ils interviennent des thèmes et des sonorités savoureuses, qui rappellent – un peu trop – celle de Boesmans. Ce dernier aurait probablement accompli des merveilles avec un tel sujet. La musique de Mernier comporte toutefois suffisamment de traits personnels, de subtilité, d’originalité, pour se distinguer de celle du défunt maître, bien qu’elle partage avec celle‑ci des traits orchestraux communs, la finesse, la fluidité, la transparence, les jeux de sonorité. Et cette création ravive le souvenir d’Yvonne, princesse de Bourgogne, un opéra de Boesmans sur un personnage féminin qui provoque aussi l’incompréhension dans son entourage, et il nous paraît impossible de ne pas rapprocher Bartleby d’Yvonne, la différence notable étant que l’employé du bureau d’avocat est un rôle chanté. Et en faisant chanter Bartleby, cette adaptation de la nouvelle de l’auteur américain extrapole quelque peu la personnalité de ce personnage, alors qu’Yvonne reste plus insaisissable.
L’ouvrage de Benoît Mernier durant une heure et quarante minutes, l’Opéra royal de Wallonie a jugé opportun de l’associer à un autre opéra, en l’occurrence La Voix humaine (1959) de Poulenc : aussi une histoire de solitude, ce qui rend ce couplage assez cohérent, bien que nous aurions inversé l’ordre, d’abord l’opéra de Poulenc, ensuite, celui, plus long et comportant plus de personnages, de Benoît Mernier. Le décor reprend les principaux éléments de celui de Bartleby, dans un souci de cohérence scénographique. Le metteur en scène a malheureusement opté pour une lecture trop explicite du livret de Cocteau. La scène montre évidemment la femme, mais outre qu’elle n’est quasiment jamais accrochée à un téléphone, son amant est physiquement présent sur le lit, comme mort, ainsi que le chien, ce qui laisse penser qu’elle les aurait tués avant le début de l’opéra. Il aurait donc fallu que la femme, tout comme Bartleby, soit nimbée d’un halo de mystère pour totalement convaincre, la seconde partie, pour cette raison, nous ayant donc moyennement convaincu, malgré l’excellente prestation d’Anna Caterina Antonacci, dans un français teinté d’accent, mais soigné, et l’impeccable direction de Karen Kamensek. L’orchestre se montre hautement convaincant, ferme, précis, mettant admirablement en valeur la finesse et la sophistication de l’écriture de Mernier, la clarté et la concision de celle de Poulenc.
Sébastien Foucart
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