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Le huis clos des illusions

Vienna
Staatsoper
05/22/2026 -  et 24*, 28, 31 mai 2026
Piotr Ilyitch Tchaïkovski : Eugène Onéguine, opus 24
Elena Manistina (Madame Larina), Asmik Grigorian (Tatiana), Daria Sushkova (Olga), Elena Zaremba (Filipievna), Boris Pinkhasovich (Eugène Onéguine), Bogdan Volkov (Lensky), Dmitry Ulyanov (Prince Grémine), Dan Paul Dumitrescu (Saretski), Wolfram Igor Derntl (Le lieutenant)
Chor der Wiener Staatsoper, Thomas Lang (préparation), Orchester der Wiener Staatsoper, Timur Zangiev (direction musicale)
Dmitri Tcherniakov (mise en scène, décors), Maria Danilova (costumes), Elena Zaytseva (collaboration aux costumes), Gleb Filshtinsky (lumières)


A. Grigorian, B. Pinkhasovich, D. Sushkova
(© Wiener Staatsoper/Michael Pöhn)



La reprise d’Eugène Onéguine à l’Opéra de Vienne est un véritable triomphe, magnifié par l’incarnation volcanique d’Asmik Grigorian dans le rôle de Tatiana. Porté par un plateau vocal somptueux, une direction d’orchestre d’une finesse admirable et une mise en scène d’une rare profondeur psychologique, ce spectacle s’impose comme l’un des événements lyriques incontournables de la saison viennoise.


Conçue à l’origine pour le Bolchoï de Moscou en 2006, la production de Dmitri Tcherniakov a marqué un tournant historique en balayant soixante ans de tradition académique russe. On rappellera qu’elle avait provoqué un énorme scandale à sa création dans la capitale soviétique. Avant de s’installer durablement au répertoire du Staatsoper (première viennoise en octobre 2020), le spectacle a conquis les plus grandes scènes, notamment l’Opéra de Paris, Londres, New York et Tokyo. Le metteur en scène évacue le folklore de la campagne russe et les bals fastueux pour concentrer son univers autour d’un dispositif scénique unique et radical : une immense salle à manger bourgeoise articulée autour d’une gigantesque table oblongue, à laquelle sont installés une vingtaine de convives et qui devient le cœur d’un huis clos étouffant, où la communauté – omniprésente, intrusive et moqueuse – observe et juge la moindre défaillance sentimentale des protagonistes. On l’aura compris, Dmitri Tcherniakov dépouille l’œuvre de son vernis romantique XIXe siècle pour ancrer les dynamiques psychologiques dans un réalisme cru et moderne. Et surtout, il réinvente avec génie trois moments clés de l’opéra.


Tout d’abord, la célèbre scène de la lettre : brisant la tradition de la jeune fille écrivant sagement sur son lit, Tatiana chante son amour errant autour de la grande table vide. Elle empile des chaises puis les fait tomber avant de monter sur la table, traduisant physiquement une crise de panique amoureuse et une solitude extrême. Le duel est ensuite le coup de génie de la production. Pas de forêt enneigée ni de pistolets à l’aube. La dispute lors de la fête dégénère en direct dans la salle à manger. Lensky, ivre et humilié, s’empare d’un fusil de chasse décoratif suspendu au mur. Onéguine tente de le lui arracher. Le coup part accidentellement pendant la lutte au corps à corps. La mort de Lensky est absurde, ce qui la rend encore plus tragique. Enfin, le finale dévastateur, où Onéguine est vu comme un double de Tatiana au premier acte : il ne fait clairement pas partie du monde dans lequel il se trouve, personne ne veut lui faire de place autour de la table ni même converser avec lui. Le spectacle se clôt d’ailleurs sur lui, seul, prostré sous la table, brisé au milieu des restes du banquet. Saisissant.


Pour cette reprise, l’Opéra de Vienne a réuni une distribution 5 étoiles. Dans le rôle de Tatiana, Asmik Grigorian brûle les planches en incarnant une jeune fille d’une vulnérabilité à vif et d’une puissance théâtrale absolue, vivant littéralement chaque note, consumant le personnage de l’intérieur. Son timbre charnu s’allège dans de magnifiques piani lors de la scène de la lettre, avant de déployer une puissance torrentielle au dernier acte. Le talent de la soprano lituanienne réside aussi dans la cassure nette entre l’adolescente inadaptée et hypersensible, presque autiste, isolée au milieu de sa propre famille (elle n’est pas ici une douce rêveuse de roman) des deux premiers actes et la princesse glaciale du finale, enferrée dans les conventions mais brisée par les remords. Dans le rôle d’Onéguine, Boris Pinkhasovich n’est pas un dandy brillant, mais un homme mûr, arrogant et émotionnellement stérile, qui utilise le cynisme comme une armure pour masquer son incapacité à aimer. Sa voix de bronze, homogène sur toute la tessiture, confère à son air du premier acte une morgue implacable ; qui plus est, le legato est souverain. Sa déchéance finale est terrifiante, avec des accents presque désespérés pour traduire l’urgence d’un homme qui réalise, trop tard, qu’il a ruiné sa vie. Bogdan Volkov campe un Lensky instable et immature, dont l’idéalisme vire à l’hystérie et dont la jalousie maladive va déclencher le drame. Son timbre d’une clarté absolue lui permet un « Kuda, kuda » d’une rare intensité, dénué de tout effet larmoyant. On mentionnera aussi le Prince Grémine noble et à la voix caverneuse de Dmitry Ulyanov.


Dans la fosse, le jeune chef Timur Zangiev (32 ans) confirme son statut de prodige du répertoire russe et magnifie les vagues de lyrisme de Tchaïkovski avec une précision millimétrée, maintenant une tension dramatique constante sans jamais écraser le plateau. Loin de se complaire dans un sentimentalisme sirupeux, il opte pour une direction nerveuse, acérée, accentuant les contrastes dynamiques et les rythmes sous-jacents. Malgré la vivacité de ses tempi (notamment dans les scènes de fête), il respire constamment avec les chanteurs, sachant instantanément alléger le tissu orchestral pour préserver le huis clos intimiste voulu par la mise en scène.



Claudio Poloni

 

 

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