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Les diverses facettes de Luca Francesconi

Paris
Cité de la musique
03/26/2026 -  
Luca Francesconi : Secousse-Action – Etymo – Unexpected End of Formula – Moscow-Run – Daedalus II (création)
Yeree Suh (soprano), Sophie Cherrier (flûte), Eric‑Maria Couturier (violoncelle), Serge Lemouton (électronique Ircam)
Ensemble intercontemporain, Pascal Rophé (direction)


P. Rophé, Y. Suh, L. Francesconi, E.‑M. Couturier
(© Anne-Elise Grosbois)



Si le langage de Luca Francesconi (né en 1956) prend sa source dans celui du dernier Berio (dont il fut l’assistant), son savoir‑faire, sa science orchestrale et son ouverture à d’autre univers acoustiques ménagent une étonnante palette d’expression.


Conçu à l’occasion des 70 ans du compositeur, ce portrait en cinq étapes débute par Secousse-Action (2020) pour violoncelle seul, dont le matériau provient du concerto Unexpected End of Formula (2008). En singeant le Klangrealismus d’Helmut Lachenmann, envers qui il éprouve le plus grand respect (au point de lui dédier Unexpected End of Formula), Francesconi entend fustiger les « épigones » du maître allemand. En découle une manière de codicille à Pression (1969), que le charismatique Eric‑Maria Couturier agrémente de sifflements et de vociférations.


Etymo (1994), pour soprano, orchestre de chambre et électronique, s’appuie sur des textes de Charles Baudelaire (Le Voyage, L’Albatros et Carnets intimes). Une réflexion sur les rapports de la musique et de la parole, du son et du sens – un questionnement au cœur de la démarche de Berio. Si la partition trahit l’époque qui l’a vue naître, notamment dans l’usage parfois convenu de l’électronique, on aurait tort de la réduire à son temps historique. Au reste, le Milanais conçoit sa démarche moins comme une perpétuation que comme une renaissance. Le recours à « l’analyse » – qu’il préfère au terme « déconstruction » (n’en déplaise à la notice très derridienne de Peter Szendy) – lui permet d’objectiver son matériau, de le nettoyer des impuretés que les siècles ont pu déposer sur la « sémanticité » musicale. Ainsi, à partir d’une même phrase issue du poème Le Voyage, « Qu’avez‑vous vu ? », se déploie une approche du son et de la parole tour à tour phonétique, sémantique et poétique. Comme souvent avec Francesconi, le point de départ est très âpre, chaotique : le discours musical est une conquête. Pascal Rophé en connaît les jalons pour avoir dirigé la création il y a plus de trente ans. Il s’y replonge avec un plaisir communicatif aux côtés de l’étourdissante Yeree Suh, dont les vocalises, relayées par les haut‑parleurs, tournoient dans l’espace.


Unexpected End of Formula pour violoncelle et ensemble ouvre en toute logique la seconde partie du concert. A partir du message d’erreur généré par le logiciel Excel à une requête incorrecte, Francesconi pointe l’écueil qui consisterait à singer bêtement un style consacré et aisément identifiable – en l’espèce la « formule » Lachenmann (notamment Mouvement (- vor der Erstarrung). Le violoncelle (amplifié) agit tel « un transformateur », métamorphosant de manière soudaine le « bruit acoustique » dont il était prisonnier en énergie positive. Et le respectable descendant de la viole de gambe de se muer, lors d’une grisante cadence, en guitare électrique grâce à un dispositif utilisé depuis des années par Francesconi. Le discours semble alors franchir un point de non‑retour, à l’image de ces robots qui déjouent les pronostics des scientifiques en acquérant leur pleine autonomie. L’énergique Eric‑Maria Couturier, secondé par un duo de percussionnistes en constant surmenage (Samuel Favre et Gilles Durot), s’impose comme le bloc‑moteur de cette pièce enthousiasmante.


Moscow-Run (2019), pour vibraphone, marimba et deux pianos, est le fruit d’une commande pour le Studio for New Music de Moscou. « Dans Moscow‑Run, j’aime explorer la zone liminaire où une masse de molécules en mouvement rapide et régulier commence à s’agglomérer pour créer une forme », précise le compositeur qui approfondit ici encore davantage la notion de perception. Pour pulsée et primesautière qu’elle paraisse (boucles répétitives), cette toccata pour deux pianos et percussions à clavier suit, en effet, un parcours subtilement balisé. Le tandem Sébastien Vichard/Hidéki Nagano, en parfaite syntonie avec ses collègues percussionnistes, se coule à plaisir dans ce qui apparaît comme un exercice de style minimaliste.



P. Rophé, S. Cherrier (© Anne-Elise Grosbois)


Donné en création mondiale, Daedalus II, pour flûte, clarinette, percussion, piano, violon, violoncelle reprend à peu de chose près la formation de Dérive 1 de Boulez (à qui l’œuvre est dédiée). Le mythe du labyrinthe sert de prétexte à un rapport dialectique (et très boulézien) entre planification et intuition, contrainte et liberté. « L’orientation du récit musical, d’une durée d’environ une demi‑heure, est assurée par des climax musicaux et des harmonies récurrents, dont Francesconi emprunte la matière aux hexacordes de Dérive 1 », résume Johannes Knapp. La flûte, instrument prédilectionné par l’auteur d’explosante fixe..., endosse le rôle de « guide spirituel », de la virtuose cadence liminaire à l’énigmatique coda enrobée des sonorités mouillées des percussions. D’une étonnante versatilité, le langage de Francesconi renoue ici avec une certaine élégance néoclassique à laquelle le prédisposait l’effectif réduit et un instrument soliste gracile entre tous. Sophie Cherrier n’a rien perdu de sa dextérité depuis son entrée à l’Ensemble intercontemporain en... 1979 ! La gestique coupante de Pascal Rophé s’arrondit au cours des dernières mesures prodigues en alliages de timbres ingénieux : moment suspendu qui hantera longtemps la mémoire.


Là n’est pas le moindre paradoxe de ce concert : un portrait en plusieurs facettes d’un compositeur dont la faculté à embrasser un style étranger avec passion (Lachenmann, Berio, Boulez, minimalisme) lui donne l’opportunité de créer des œuvres majeures sous influence.



Jérémie Bigorie

 

 

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