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La démesure domptée Geneva Bâtiment des Forces Motrices 03/25/2026 - et 28 mars 2026 (Paris) Giacomo Meyerbeer : Le Prophète Marina Viotti (Fidès), John Osborn (Jean de Leyde), Emma Fekete (Berthe), Jean‑Sébastien Bou (Oberthal), Samy Camps (Jonas), Marc Scoffoni (Mathisen), Christian Zaremba (Zacharie)
Ensemble Vocal de Lausanne, Pierre-Fabien Roubaty (préparation), Maîtrise du Conservatoire populaire, Fruzsina Szuromi, Magali Dami (préparation), L’Orchestre de Chambre de Genève, Orchestre de la Haute Ecole de Musique de Genève, Marc Leroy‑Calatayud (direction)
 (© Sébastien Moritz)
Avoir les yeux plus gros que le ventre. C’est sûrement ce qu’ont dû penser certains en découvrant que L’Orchestre de Chambre de Genève allait aborder rien moins que Le Prophète de Meyerbeer. Car l’œuvre est l’archétype du grand opéra à la française : un ouvrage monumental avec une histoire d’amour tragique mêlée à un contexte historique dramatique, dans un cadre spectaculaire figurant des scènes de batailles, d’incendies, de navires à l’abordage et même d’un volcan en éruption ; musicalement, l’ouvrage requiert un immense effectif orchestral, deux chœurs et des solistes vocaux capables d’affronter des rôles d’une immense difficulté. Le Prophète est créé en 1849 à Paris, dans un climat politique encore marqué par les révolutions de 1848, ce qui résonne avec le sujet de l’insurrection anabaptiste. Quand bien même le livret d’Eugène Scribe était déjà prêt en 1838, Meyerbeer a retardé la création de plus de dix ans pour peaufiner la partition et attendre des interprètes d’exception. Le Prophète est le troisième grand opéra du compositeur, après les triomphes de Robert le Diable (1831) et des Huguenots (1836). L’œuvre approfondit la dimension psychologique des personnages et l’intégration du spectaculaire à l’action dramatique. Elle a connu un succès phénoménal avec plus de 570 représentations à l’Opéra de Paris jusqu’en 1912. Elle faisait partie du socle du répertoire qui a totalisé, avec les autres titres de Meyerbeer, près de 2 900 soirées. Par ailleurs, Le Prophète a influencé d’autres compositeurs, et non des moindres. On pense par exemple à Wagner, qui, malgré ses critiques acerbes ultérieures, a été profondément inspiré par la structure dramatique et les innovations scéniques de Meyerbeer, notamment pour son Rienzi. L’influence de Meyerbeer est manifeste aussi dans les grands opéras de Verdi comme Don Carlos ou Aida, tant dans le traitement des masses chorales que dans le mélange du politique et du privé. On peut citer également Liszt, qui a composé ses célèbres Illustrations du Prophète pour piano, sans parler de l’usage de motifs récurrents chez Meyerbeer, qui a ouvert la voie au leitmotiv moderne.
L’intrigue du Prophète s’inspire de la révolte des anabaptistes au XVIe siècle et de la figure historique de Jean de Leyde. Celui‑ci est poussé par des fanatiques anabaptistes à se faire passer pour un prophète afin de venger l’enlèvement de sa fiancée, Berthe, par le tyrannique comte d’Oberthal. Porté par son charisme, de Leyde prend la tête d’une armée et s’empare de la ville de Münster, où il se fait couronner. Pour maintenir son pouvoir, il va jusqu’à renier publiquement sa mère, Fidès, en plein sacre. Le drame s’achève dans le sang : Berthe se suicide en découvrant les crimes de son fiancé, et Jean, trahi par les siens, choisit de faire sauter son palais, mourant dans les flammes aux côtés de sa mère. Le Prophète est célèbre notamment pour son Ballet des patineurs (on voit les premiers patins à roulettes sur scène) ainsi que par l’utilisation novatrice de la lumière électrique pour simuler un lever de soleil. Et surtout, Meyerbeer crée l’un des plus grands rôles de mezzo‑soprano de l’histoire lyrique, plaçant la relation mère‑fils au cœur du drame, au détriment de l’intrigue amoureuse classique.
On l’aura compris, Le Prophète constitue un défi de taille pour une petite formation. L’Orchestre de Chambre de Genève l’a habilement relevé en s’associant à l’Orchestre de la Haute Ecole de Musique (HEM) de Genève, renforçant ainsi ses propres effectifs pour cette œuvre gigantesque. Il convient de saluer comme il se doit l’opportunité ainsi offerte à une quarantaine de jeunes musiciens de faire leurs premières armes sur une scène. Le chef Marc Leroy‑Calatayud a impressionné par son enthousiasme, son énergie et sa capacité à maintenir l’équilibre et la cohérence de cette œuvre complexe, gérant avec fluidité les contrastes entre les moments d’intimité lyrique et les déploiements sonores massifs. Il a opté pour la transparence et la clarté et a passablement « dégraissé » la texture orchestrale, évitant ainsi que le volume sonore ne couvre les subtilités de la partition. Il a par ailleurs traité l’ouvrage comme un véritable thriller politique, maintenant une tension constante sur les plus de trois heures de musique de la soirée et soulignant les rebondissements dramatiques de l’intrigue. Par ailleurs, la coordination entre l’orchestre et les ensembles choraux a été d’une précision métronomique, cruciale pour les grands ensembles polyphoniques de l’œuvre.
Dans le rôle-titre, qu’il fréquente depuis longtemps maintenant (la dernière fois, au Festival d’Aix‑en‑Provence en juillet 2023), John Osborne continue de séduire par l’élégance de son phrasé, la facilité de ses aigus, la maîtrise de l’art du belcanto et la variété de ses nuances, quand bien même il s’est ménagé quelque peu lors de son entrée à l’acte II. Si sa diction est absolument remarquable, il convient néanmoins de relever plusieurs erreurs de français, dues peut‑être à un manque de préparation. Dans le rôle de Berthe, la soprano Emma Fekete manque clairement d’ampleur vocale mais réussit néanmoins à émouvoir par son chant clair et lumineux. Si, elle non plus, n’a pas l’exacte typologie vocale pour son personnage, en raison d’un timbre un peu trop clair, Marina Viotti frappe tout de même un grand coup pour sa toute première Fidès, un rôle meurtrier par ses écarts périlleux et la virtuosité de ses airs : la mezzo‑soprano impressionne autant par ses graves profonds que par ses aigus acérés, ainsi que par la noblesse de son phrasé et l’intensité de son incarnation. Jean‑Sébastien Bou apporte son timbre mordant au comte d’Oberthal, le méchant de l’histoire. Les trois anabaptistes, Samy Camps (Jonas), Marc Scoffoni (Mathisen) et Christian Zaremba (Zacharie), forment un ensemble parfait. Les forces chorales de la soirée – l’Ensemble Vocal de Lausanne et la Maîtrise du Conservatoire populaire – méritent tous les éloges. Malgré quelques réserves, une soirée lyrique enthousiasmante, qui aura permis d’entendre une œuvre rarement jouée. Les Parisiens auront aussi le bonheur de l’entendre au Théâtre des Champs‑Elysées.
Claudio Poloni
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