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Tempêtes émotionnelles sous un casque Lausanne Opéra 03/15/2026 - et 20*, 22, 24 mars 2026 Georg Friedrich Haendel : Orlando, HWV 31 Paul-Antoine Bénos-Djian (Orlando), Marie Lys (Angelica), Paul Figuier (Medoro), Ana Vieira Leite (Dorinda), Callum Thorpe (Zoroastro)
Orchestre de Chambre de Lausanne, Christopher Moulds (direction musicale)
Mariame Clément (mise en scène), Kaspar Glarner (décors, costumes), Valerio Tiberi (lumières), Gianfranco Bianchi (vidéo)
 (© Carole Parodi)
La nouvelle production d’Orlando de Haendel à l’Opéra de Lausanne séduit par sa mise en scène audacieuse et sa distribution vocale d’une grande homogénéité. Composé en 1733 pour le King’s Theatre de Londres, l’ouvrage voit le jour dans un contexte de forte concurrence pour Haendel, dont la position était alors contestée par la compagnie Opera of the Nobility (Opéra de la noblesse), qui venait d’être créée par le prince de Galles pour s’opposer au roi George II. L’œuvre est le premier volet d’une trilogie inspirée de l’Orlando furioso de l’Arioste, complétée plus tard par Ariodante puis Alcina. Elle marque un tournant dans la production du compositeur par sa structure plus libre, s’éloignant de la succession rigide des arias da capo pour mieux traduire l’instabilité mentale du héros.
L’action se concentre sur le dilemme du chevalier Orlando, tiraillé entre son devoir de guerrier et son amour obsessionnel pour la princesse Angelica. Orlando apprend que celle‑ci aime le prince sarrasin Medoro, qui a rompu avec Dorinda, laquelle persiste cependant à éprouver des sentiments pour lui. Orlando sombre alors dans une folie dévastatrice. Sous l’influence du magicien Zoroastro, qui veille sur le destin des protagonistes, il finit par retrouver la raison après avoir cru descendre aux enfers, acceptant finalement l’union de ses rivaux.
La metteur en scène Mariame Clément s’éloigne du merveilleux baroque traditionnel pour explorer avec brio la psyché humaine. Le point de départ est l’image d’un héros fatigué, désorienté par ses propres passions dans un monde qui semble avoir perdu sa magie. L’action est transposée à notre époque, comme pour mieux souligner l’intemporalité des sentiments, qu’il s’agisse de l’amour ou de la jalousie. Orlando n’est plus un guerrier flamboyant mais un homme en pleine dérive (senti)mentale, dont la « fureur » s’exprime par un repli sur soi et une instabilité pathologique. Zoroastro, le magicien, est réimaginé comme un psychanalyste, tentant de soigner Orlando plutôt que d’utiliser des pouvoirs surnaturels. Un énorme casque occupe la majeure partie du plateau et sert de pivot à toute la narration. Symbole d’un passé héroïque et chevaleresque, il représente l’identité originelle d’Orlando : le guerrier invincible de l’épopée de l’Arioste. Mais ce masque n’est pas un objet statique : sorte de boîte de Pandore, il s’ouvre pour révéler des espaces froids et modernes. D’abord un bar, où Angelica et Medoro tentent de vivre leur amour loin des fracas de la guerre. Puis une clinique, dans les moments de folie d’Orlando, et enfin une forêt stylisée. Le casque devient alors la métaphore de la boîte crânienne d’Orlando, un espace clos où il est enfermé avec ses démons. Il finit par apparaître non plus comme une protection, mais comme une prison mentale. Les contrastes crus des lumières marquent aussi les ruptures entre la réalité et les visions délirantes d’Orlando. Certaines scènes sont nettement moins réussies et provoquent même l’hilarité des spectateurs, notamment lorsqu’apparaît sur le plateau un guichet d’enregistrement d’aéroport, où Zoroastro conseille à Angelica et à Medoro d’embarquer au plus vite pour prendre la fuite et où Orlando se tient à quatre pattes sur le tapis roulant des bagages. Globalement cependant, il faut saluer cette production, qui se caractérise par une grande finesse psychologique.
L’Orchestre de Chambre de Lausanne, placé pour la première fois sous la baguette de Christopher Moulds, ravit par sa précision ainsi que par sa grande réactivité, soulignant les nuances dramatiques et les couleurs instrumentales de cette partition foisonnante. La lecture est à la fois nerveuse et claire. Tout au plus aurait‑on pu souhaiter une approche un peu moins sèche, avec davantage de moelleux et de soyeux. La distribution vocale se caractérise par une magnifique homogénéité. Même s’il met du temps à chauffer sa voix, le contre‑ténor Paul‑Antoine Bénos‑Djian incarne à merveille un Orlando tiraillé entre vaillance et démence, avec des accents poignants dans le célèbre « T’ubbidirò, crudele... Fammi combatere ». Dans la peau de Medoro, Paul Figuier, le second contre‑ténor de la distribution, impressionne par son chant élégant, généreux et nuancé. Les deux femmes se singularisent, elles aussi, par leur voix très différente. Le timbre léger d’Ana Vieira Leite séduit par sa fraîcheur et sa finesse, apportant une dimension humaine essentielle au rôle de la bergère Dorinda. En Angelica, Marie Lys fait valoir des aigus lumineux mais aussi des accents émouvants. Seul (léger) bémol dans cette distribution très soignée : la basse britannique Callum Thorpe en Zoroastro. Si ses graves sont particulièrement sonores, son chant assez fruste, sans beaucoup de raffinement, laisse plutôt circonspect. Dans l’ensemble, une très belle soirée, qui a pleinement rendu justice à l’ouvrage de Haendel.
Claudio Poloni
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