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Le Rouge et le Noir Paris Théâtre des Champs-Elysées 03/09/2026 - et 11*, 13, 15, 17 mars 2026 Francis Poulenc : La Voix humaine
Thierry Escaich : Point d’orgue Patricia Petibon (La femme, Elle), Jean‑Sébastien Bou (Lui), Cyrille Dubois (L’Autre)
Orchestre national de France, Ariane Matiakh (direction musicale)
Olivier Py (mise en scène), Pierre‑André Weitz (scénographie, costumes), Bertrand Killy (lumières)
 P. Petibon (© Vincent Pontet)
Il est rare de voir, pour une soirée lyrique du moins, le Théâtre des Champs‑Elysées aussi clairsemé. Il l’était encore plus à la fin de la seconde partie, Point d’orgue, peut‑être un peu trop décoiffante pour les spectateurs de l’avenue Montaigne, dont beaucoup ont quitté la salle au fil de la représentation. L’affiche Francis Poulenc/Jean Cocteau/Thierry Escaich/Olivier Py, plutôt alléchante, s’est‑elle trompée de théâtre ?
Il faut dire que la prolongation en miroir déformant qu’a imaginée Olivier Py au célèbre monologue dramatique de Jean Cocteau mis en musique en 1958 par Francis Poulenc, lui‑même assez éprouvant, n’est pas un livret pour âmes sensibles. Le dramaturge après avoir mis en scène il y a quelques semaines un somptueux spectacle, le musical La Cage aux folles, avec un immense succès public sur la scène du Théâtre du Châtelet dont il est le directeur, frappe fort à nouveau et son spectacle La Voix humaine/Point d’orgue, qui concluait sur cette scène un cycle consacré aux œuvres lyriques de Poulenc (trois sur quatre, en fait, avec d’inoubliables Dialogues des carmélites), conviendrait d’avantage à un théâtre au public plus branché. Ce spectacle, dont la création avait été sacrifiée au moment du covid‑19 à Paris en 2021 (donnée sans public pour un streaming seul) avant qu’il ne fût repris en France à Bordeaux quelques mois plus tard puis à Saint‑Etienne en mars 2022, était cependant très attendu à Paris.
Pour La Voix humaine, c’est l’interprète privilégiée du metteur en scène, la soprano Patricia Petibon, qui reprend ce rôle écrit sur mesure par Poulenc comme bien d’autres pour Denise Duval et qui a tenté depuis bien d’autres chanteuses, et non des moindres, avec des bonheurs divers. Elle en a les moyens, même si un médium désormais un peu faible fait que le texte n’est pas toujours très clairement compréhensible. Mais l’actrice est immense et elle s’investit pleinement, peut‑être de façon pas assez progressive au fil du monologue, dans la douleur de cette femme quittée par son amant et qui durant trois quart d’heure exprime au moyen du téléphone (il était encore un moyen luxueux de communication quand Cocteau a imaginé ce scénario) pour une dernière fois son désir de le reprendre...
Dernière fois ? Pas dans l’optique de la suite imaginée par Olivier Py car, suite ou prolongation, on y retrouve les deux protagonistes, Elle et Lui qui, dans La Voix humaine, était visible à l’avant‑scène, figurant une rue avec son maître d’hôtel Joseph (déjà l’Autre ?) et le chien dont il est abondamment question dans le monologue. Dans Point d’orgue, Lui, qui est compositeur de musique, en pleine dépression et panne d’inspiration, est soumis aux caprices très pervers de l’Autre, qui est à la fois dealer, amant et bourreau dans une relation aussi sadomasochiste que carnavalesque. La scène se passe dans un hôtel sordide (le formidable dispositif scénique rouge puis noir de Pierre‑André Weitz montre, comme pour La Voix humaine, une maison en coupe dont les pièces peuvent dans les moments de crise tourner sur elles‑mêmes avec force effets d’éclairage tout aussi fantastiques de Bertrand Killy. Au pire moment de cette nuit infernale (à qui on peut reprocher un manque de concision, certaines situations se reproduisant plusieurs fois), Elle revient et tente de sauver son amant, mais échoue complétement, la rédemption s’appliquant à Elle seule.
Ce jeu de rôle très morbide au langage cru est magistralement interprété par Jean‑Sébastien Bou, tragique et remarquable, et Cyrille Dubois, faisant découvrir une qualité de comédien qui nous avait totalement échappé au concert. Patricia Petibon reste un peu en retrait vocalement mais sa silhouette de femme feu avec une robe rouge vif et sa chevelure rousse est un pilier dramatique de cette seconde partie.
La musique de Thierry Escaich est parfaitement en accord avec le livret construit en vers dodécasyllabiques pour le traitement des voix, utilisant dans la fosse le même orchestre que celui de Poulenc (à un clavecin près ajouté pour des moyens percussifs et d’ambiance tellement plus musicaux que n’aurait pu être le synthétiseur prévu à l’origine) et mêlant des pastiches (jazz, tango, fanfares) à un tissu orchestral qui sous‑tend bien le drame. Elle est magnifiquement jouée par l’Orchestre national de France, dirigé en souplesse par Ariane Matiakh, à qui l’on peut néanmoins reprocher de ne pas toujours faire confiance à l’acoustique miraculeuse de cette salle et de couvrir souvent les voix.
Une soirée puissante dont on sort un peu éprouvé mais à qui ceux qui sont restés jusqu’au bout ont réservé un accueil franc et enthousiaste.
Olivier Brunel
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