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Une grande lisztienne Bagnères-de-Bigorre Campan (Eglise Saint-Jean-Baptiste) 07/23/2025 - Mikalojus Konstantinas Ciurlionis : Trois Préludes – Deux Nocturnes
Leopold Godowsky : Sonate pour piano : 2. Andante cantabile
Raminta Serksnytė : Pasakalija
Franz Liszt : Années de pèlerinage (Deuxième Année : Italie) : « Venezia e Napoli », S. 162 – Années de pèlerinage (Troisième Année : Italie), S. 163 : 4. « Les Jeux d’eaux à la villa d’Este » – Sonate en si mineur, S. 178 Mūza Rubackytė (piano)
 M. Rubackytė (© Igor B. Glick)
Il y a les pianistes dont on parle, et puis il y a ceux qui font de la musique. Mūza Rubackytė (née en 1959) appartient à cette seconde catégorie et c’est pourquoi il était réjouissant de la retrouver au programme du festival Piano Pic, en la petite église Saint-Jean-Baptiste de Campan, dont l’acoustique se révèle tout à fait acceptable, même si elle a tendance à transformer le Steinway en orgue ou en orchestre.
Entamant son « voyage de la Baltique à l’Adriatique », la plus française des pianistes lituaniennes salue d’abord trois de ses compatriotes, en commençant bien sûr par cette figure nationale qu’est Ciurlionis (1875‑1911), un peintre symboliste tout à fait étonnant dont le musée d’Orsay avait présenté les œuvres en 2000‑2001, et un compositeur dont les partitions orchestrales étaient admirées de Messiaen. Les cinq courtes pièces qu’elle a choisies le situent dans la descendance de Chopin par la forme (trois Préludes et deux Nocturnes), à l’image du premier Scriabine ou de Rachmaninov, dont elles partagent en outre le tempérament postromantique. Mais la musique de Ciurlionis vaut pleinement par elle‑même : ainsi du premier des deux nocturnes, dont l’ampleur et la hauteur de vue frappent, avec de merveilleux miroitements du clavier.
On oublie parfois que Leopold Godowsky (1870‑1938) est né non loin de Vilnius avant de se lancer dans la carrière internationale que lui valut son talent exceptionnel. Il est frustrant de ne pouvoir entendre que le deuxième des cinq mouvements de sa vaste Sonate (1911), un capiteux Andante cantabile aux mélodies infinies et aux harmonies changeant sans cesse comme un brillant kaléidoscope, textures que la pianiste parvient à rendre transparentes malgré un contrepoint assez chargé.
Changement radical de climat avec la Passacaille (1995) de Raminta Serksnytė (née en 1975), dont la compositrice précise qu’elle a été « écrite quelques jours avant Pâques et reflète l’atmosphère douloureuse et sombre du Vendredi Saint ». Conformément au principe de la passacaille, quatre notes se répètent inlassablement, comme un sinistre glas, avec des graves apocalyptiques, les premières pages évoquant nettement quelques « Funérailles » lisztiennes.
De Liszt, justement, c’est un caractère autrement plus solaire qui rayonne dans les trois pièces de « Venezia e Napoli » (1859), supplément à la Deuxième des Années de pèlerinage. A Venise, la « Gondoliera » donne à admirer un jeu d’une souplesse idéale, très naturel, bénéficiant d’un toucher aussi remarquable dans la profondeur des graves que dans la vélocité des petites notes, puis la « Canzone », qui chante et respire à merveille, a ce quelque chose qui fait qu’on y croit. L’étape napolitaine, avec la « Tarantella » finale, fait éclater les couleurs et les contrastes.
Mūza Rubackytė, décidément, reste une lisztienne de premier ordre, ce que la seconde partie de son récital confirme entièrement. Le voyage se poursuit non loin de Rome, avec « Les Jeux d’eaux à la villa d’Este » (1877). Ce n’est pas pour rien que la partition, comme le rappelle la pianiste, comprend une citation de saint Jean (« Celui qui boira de cette eau ne sera jamais plus altéré, car l’eau que je lui donne ainsi sera pour lui source de vie éternelle ») car sous les voûtes de la petite église, elle nous emmène dans une expérience quasi mystique, qui s’enchaîne presque attaca sur la Sonate en si mineur (1853). On en a connu des plus méphistophéliques et, hélas, des plus histrioniques, mais celle‑ci possède les principaux ingrédients requis : prise de risques, construction parfaitement tenue sur la durée, portée à la fois par un souffle épique et une maîtrise des progressions. La musique avance sans cesse, avec une très solide assurance quant au chemin à parcourir, et si ce piano se montre généreux et même volontiers orchestral, il ne devient jamais tapageur.
Faut-il concéder un bis après un tel chef‑d’œuvre ? Mais nul n’en voudra à Mūza Rubackytė d’avoir voulu faire plaisir au public avec un arrangement du sublime Largo du Concerto pour clavier BWV 1056 de Bach.
Le site de Mūza Rubackytė
Le site de Raminta Serksnytė
Simon Corley
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