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Avec d’autres mots

Lille
Opéra
03/13/2024 -  et 16, 21*, 24, 28 mars 2024
Richard Wagner : Tristan und Isolde
Daniel Brenna (Tristan), Annemarie Kremer (Isolde), Marie‑Adeline Henry (Brangäne), Alexandre Duhamel (Kurwenal), David Steffens (Marke), David Ireland (Melot), Kaëlig Boché (Berger, Marin), Sofia Dias, Vítor Roriz (danseurs)
Chœur de l’Opéra de Lille, Mathieu Romano (chef de chœur), Orchestre national de Lille, Cornelius Meister (direction musicale)
Tiago Rodrigues (mise en scène), Fernando Ribeiro (décors), José António Tenente (costumes), Rui Monteiro (lumières)


(© Frédéric Iovino)


Dans le cadre de cette saison-anniversaire marquant les cent ans de son inauguration, le 7 octobre 1923, et les vingt ans de sa réouverture, le 9 décembre 2003, l’Opéra de Lille monte Tristan et Isolde (1865), une coproduction avec l’Opéra national de Lorraine et le Théâtre de Caen. Le programme de salle rappelle que pendant longtemps, les opéras de Wagner n’étaient pas toujours chantés un allemand en France, certaines productions, comme celle de cet opéra, en 1958, mélangeant même l’allemand, pour les solistes, et le français, pour les choristes, un procédé impensable aujourd’hui, et heureusement.


Ce Tristan et Isolde est donc bel et bien chanté en allemand, mais le metteur en scène, Tiago Rodrigues, qui aborde, à cette occasion, l’opéra pour la première fois, remplace, dans le sous‑titrage, les paroles du livret par une contribution personnelle, en français, dans une esthétique poétique simple, parfois un peu naïve – l’homme triste pour Tristan, la femme triste pour Isolde, l’homme puissant pour le roi Marke. Ce texte inédit n’en demeure pas moins léger, assez subtil, même. Contrairement à notre confrère qui a rendu compte de la représentation nancéenne, nous n’en avons pas eu communication, pas davantage que les autres spectateurs, le programme comportant seulement le livret.


L’originalité de la démarche réside dans l’apparition de ce nouveau texte en temps réel sur des pancartes présentées au public durant tout l’opéra par deux danseurs, Sofia Dias et Vítor Roriz. L’utilisation de ces écriteaux rappelle un procédé courant dans les manifestations et autres revendications, mais il s’agit plutôt, dans ce cas, d’une volonté, plutôt bien assumée jusqu’au bout, de raconter cette histoire autrement, dans une démarche personnelle et sensible – prétentieuse, penseront probablement certains. Ce concept d’une incontestable cohérence confère une dimension particulière à cette œuvre, qui se présente sous un éclairage un peu différent, une cohérence qui se reflète aussi dans la scénographie : des rayonnages de bibliothèque demi‑circulaires pleins de toutes ces fameuses pancartes dans le premier acte, remplis à moitié de celles‑ci, mais complétés de plantes vertes, dans le deuxième, presque complètement vides, dans le troisième, ces cartons blancs et rectangulaires formant un énorme tas.


Malgré une direction d’acteur soucieuse de la psychologie des personnages et de l’intensité des situations, la représentation souffre quelque peu d’un certain statisme, même si cet opéra n’offre pas vraiment pour un metteur en scène la possibilité d’imprimer sur le plateau une dynamique fort marquée. En revanche, malgré le caractère répétitif de la présentation des pancartes, les deux danseurs changent régulièrement de rythme dans leur chorégraphie, tantôt douce et empathique, tantôt plus énergique et rapide. Notons la parfaite synchronisation entre eux : il arrive souvent, en effet, qu’il faille précisément en rapprocher deux afin d’en lire, dans le bon ordre, le texte. Voici donc un Tristan et Isolde réduit à l’essentiel, centré sur ses dimensions amoureuse et politique, dans une esthétique littéraire.


Les rôles-titres présentent, faut‑il le rappeler, d’énormes difficultés, et en voici encore la preuve. Daniel Brenna se montre un peu trop inégal en Tristan, livrant, certes, des moments intenses et vocalement remarquables, dans le troisième acte, en particulier, mais aussi des interventions dans lesquelles il atteint clairement ses limites. La puissance fait un peu trop souvent défaut, tandis que le timbre, trop mat, ne séduit guère. Il s’agit d’une prise de rôle pour le ténor américain, alors qu’Annemarie Kremer, qui doit malheureusement se déplacer avec une béquille, après s’être foulé le pied avant la représentation, a déjà incarné Isolde sur d’autres scènes : prestation solide et sensible, plus égale et satisfaisante que celle de son partenaire, en termes d’intonation et de projection, notamment.


Les autres chanteurs suscitent en revanche une satisfaction pleine et entière. Marie‑Adeline Henry affiche, en Brangäne, un peu trop de froideur, à moins que cela s’explique par la mise en scène, mais cette soprano au timbre attrayant délivre une interprétation d’une grande finesse, porté par un chant à la fois beau et clair. Admirable en Golaud l’année dernière, Alexandre Duhamel illustre de nouveau la maitrise de son art. En Kurwenal, d’une impeccable justesse vocale et expressive, le baryton déploie un chant admirable de naturel et de projection, grâce à une voix dense et séduisante. David Steffens impressionne par ses graves impeccables dans le rôle du roi Marke, chanté avec fermeté et nuance, avec profondeur et retenue, la basse assurant, dans ce personnage qui intervient peu, mais de façon marquante, une performance, à tous points de vue, d’une excellente tenue. David Ireland, en Melot, et Kaëlig Boché, en Berger et Marin, complètent soigneusement la distribution, avec une mention particulière pour ce dernier, ténor à la voix claire et ferme. Aux saluts, lorsque les chanteurs apparaissent l’un à côté de l’autre, la cohérence des costumes frappe tout particulièrement, tous à peu près de mêmes coupes, pour ces messieurs, mais aussi pour les robes de ces dames, dans de similaires teintes de bleu.


Dans la fosse, Cornelius Meister délivre une direction splendide à la tête d’un Orchestre national de Lille ferme et souple, transparent et précis. La netteté de l’exécution n’exclut pas la densité, la puissance, la maîtrise non seulement des contrastes, mais aussi des montées en puissance. Le chef et les musiciens nous captivent constamment dans cette prestation aboutie, aussi bien dans les interventions individuelles des bois – hautbois, cor anglais, fort attendus, évidemment, dans cette œuvre – que dans celles des cordes et des cuivres. Personne ne se déplace pour eux dans cet opéra, mais les choristes soignent tout autant leurs interventions.



Sébastien Foucart

 

 

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