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La symphonie fétiche de Sir Simon

Paris
Philharmonie
10/03/2023 -  et 17 mars 2024 (Wien)
Gustav Mahler : Symphonie n° 6 en la mineur
Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks, Sir Simon Rattle (direction)


S. Rattle (© Ava du Parc/Cheeese)


Le 12 septembre 1987, un jeune chef anglais aux cheveux bouclés et noir de jais dirige pour la première fois l’Orchestre philharmonique de Berlin, à la Philharmonie, dans la Sixième Symphonie de Mahler. Le 20 juin 2018, un chef anglais à l’autorité assumée et aux cheveux bouclés, mais désormais largement blanchis, dirige pour la dernière fois l’Orchestre philharmonique de Berlin en sa qualité de directeur musical : au programme, la même Sixième Symphonie. Autant dire que cette œuvre, la Sixième Symphonie dite « Tragique », est une œuvre fétiche de Sir Simon Rattle, qui l’enregistra à plusieurs reprises, que ce soit notamment avec l’Orchestre symphonique de Birmingham (en décembre 1989 chez EMI) ou avec les Berliner Philharmoniker (le concert final de 2018 ayant été publié par le label maison de l’orchestre, couplé d’ailleurs avec le concert donné trente ans plus tôt). Après l’avoir dirigée trois fois à Munich à la tête de l’Orchestre symphonique de la Radio bavaroise, dont il est désormais le directeur musical depuis le début de la saison (voir ici), le chef anglais nous offre ce privilège de la diriger à Paris, seule ville qui bénéficiera de ce programme qui ne s’inscrit donc nullement dans le cadre d’une tournée européenne.


Deuxième au sein du triptyque central purement instrumental de son corpus symphonique, la Sixième Symphonie (1903‑1906) ne peut qu’impressionner. Impressionner tout d’abord par son orchestration même ; Klaus Pringsheim, un disciple de Mahler qui avait assisté aux répétitions du dernier mouvement, pouvait ainsi écrire : « Tonnerre de trombones et de trompettes, bois dans leur plus haut registre, canonnade de timbales, coups de cymbales et de tambours, qui éclatent comme le tonnerre et les éclairs, un chaos sonore tellement assourdissant dans la salle vide que les quelques auditeurs assis à l’orchestre hochent la tête avec des sourires étonnés et incrédules... » (cité par Henry‑Louis de La Grange dans le deuxième tome de sa monumentale biographie de Mahler parue chez Fayard, p. 875). Et le fait est que la scène de la Philharmonie de Paris n’est point trop vaste pour accueillir cette centaine de musiciens avec notamment force cuivres (six trompettes, trois trombones, sept cors...) et percussions. Impressionner ensuite par le début de ce premier mouvement qui, d’emblée, vous happe, vous cloue sur votre siège, par ce Scherzo qui vous fait frissonner et, évidemment, par ce Finale de près d’une demi‑heure (822 mesures !) qui s’achève par ce pizzicato consécutif à un fracas indescriptible qui, à lui seul, personnifie presque tout ce tragique de la symphonie.


Et, ce soir, force est de constater que c’est à l’évidence l’interprétation qui nous aura impressionné. Pourtant, les premières secondes de l’Allegro energico, ma non troppo. Heftig, aber markig nous auront un peu « déçu » car, la faute peut‑être à l’ample acoustique de la Philharmonie, les accents initiaux des contrebasses et des violoncelles ne nous ont guère pris à la gorge comme dans certains enregistrements ou souvenirs de concerts. C’est puissant certes mais non violent, le caractère de marche y perdant en force et en netteté. Et, de fait, le mouvement, comme la symphonie dans son ensemble d’ailleurs, nous aura sans doute paru plus grandiose que véritablement tragique. Insistant davantage sur la seule esthétique par rapport à la dimension inexorable et sombre du mouvement, Sir Simon Rattle n’en livre pas moins une lecture passionnante où tous les solistes se couvrent de gloire, à commencer par une petite harmonie (les bois par quatre !) en état de grâce, dominée par l’impeccable hautbois de Stefan Schilli et un cor solo (le prodige Carsten Carey Duffin) hors du temps. Si l’on peut regretter une trompette solo un rien timide, comment ne pas ensuite se laisser hypnotiser par ces cordes langoureuses, ces vents aux arêtes tranchantes et ces percussions si entraînantes (le passage avec xylophone, timbales, cordes avant que cloches et célesta ne résonnent dans un quasi‑silence conclu par la clarinette basse).


A l’instar de ses enregistrements discographiques, le chef anglais a choisi de mettre en deuxième position l’Andante moderato alors que Mahler a longtemps hésité, le Scherzo semblant tout de même devoir être joué en deuxième position comme l’a retranscrit Mengelberg à la suite de discussions avec Mahler lui-même (cf. La Grange, op. cit., p. 1157). Si notre préférence personnelle va à l’enchaînement souhaité par Mahler en dernière instance, on oublie bien vite ce point tant l’interprétation de l’Andante ce soir se sera avérée exceptionnelle. Ce n’est certes pas le mouvement lent le plus connu parmi les symphonies de Mahler mais, avec celui de la Quatrième, sans doute l’un des plus prenants lorsqu’il est porté à un tel niveau par la direction très fluide de Simon Rattle qui, appréhendant l’ensemble d’un seul geste, conduit l’orchestre avec une liberté et une poésie exceptionnelles, permettant de nouveau aux hautbois et cor solos de s’illustrer, sans oublier le cor anglais tenu ce soir par Tobias Vogelmann.


Arrivant donc en troisième position, le Scherzo est conduit sur les chapeaux de roues par le chef anglais qui insiste avec beaucoup de naturel sur la dimension caricaturale et grotesque du mouvement ; saluons à cette occasion deux musiciens souvent sollicités tout au long de l’œuvre, le violon solo Anton Barakhovsky, impeccable, et surtout Raymond Curfs aux timbales (le plus grand timbalier en activité de par le monde ?) qui, ayant été notamment le timbalier d’Abbado au sein de l’Orchestre du Festival de Lucerne, fut impérial de bout en bout.


Qu’est‑ce que Mahler avait en tête en composant son Finale, mouvement kaléidoscopique s’il en est, aux ruptures sans cesse renouvelées, au foisonnement orchestral à nul autre pareil, au thème crépusculaire (qui clôt la symphonie) évoqué régulièrement par le tuba ou un autre pupitre ? Le grand art de Simon Rattle aura été, en dépit du maelström de la partition, de diriger ce dernier mouvement d’un seul jet, les deux fameux coups de marteau permettant ainsi aux spectateurs de progresser dans l’ascension vertigineuse de l’œuvre jusqu’au claquement final qui, contrairement à d’autres chefs (on pense à Karajan au disque, à Haitink au concert), n’en fait pas un couperet morbide mais plutôt un point final à une odyssée où le positif n’est pas totalement absent.


On retient son souffle, on applaudit à tout rompre, on se lève : bref, on se libère enfin d’une heure et demie de musique qui met à chaque fois les nerfs des auditeurs à rude épreuve. Quel orchestre et, décidément, quoi qu’il dirige, quel chef que Sir Simon ! Enfin, pour ceux qui n’auraient pas assisté au concert de ce soir ou aux représentations munichoises et qui souhaiteraient se rattraper, on signalera que Simon Rattle et son orchestre donneront de nouveau la Sixième Symphonie de Mahler au Musikverein de Vienne le 17 mars 2024 ainsi que, précédée cette fois‑ci de Rag Time d’Hindemith et des Chants symphoniques de Zemlinsky, à Francfort et à Cologne les 21 et 22 avril 2024.


Le site de l’Orchestre symphonique de la Radio bavaroise



Sébastien Gauthier

 

 

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