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Anja, Jonas et Kirill

München
Nationaltheater
06/29/2021 -  et 4, 8*, 13, 31 juillet 2021
Richard Wagner : Tristan und Isolde
Jonas Kaufmann (Tristan), Anja Harteros (Isolde), Wolfgang Koch (Kurwenal), Mika Kares (König Marke), Sean Michael Plumb (Melot), Okka von der Damerau (Brangäne), Dean Power (Ein Hirt), Christian Rieger (Ein junger Seemann), Manuel Günther (Ein Steuermann)
Chor der Bayerischen Staatsoper, Stellario Fagone (chef de chœur), Bayerisches Staatsorchester, Kirill Petrenko (direction musicale)
Krzysztof Warlikowski (mise en scène), Malgorzata Szczesniak (décors et costumes), Felice Ross (lumières), Kamil Polak (vidéo), Claude Bardouil (chorégraphie)


J. Kaufmann, A. Harteros (© Wilfried Hoesl)


Attendu jusqu’au dernier moment dans l’incertitude, ce Tristan et Isolde d’ouverture du Festival de Munich 2021 s’est bien concrétisé, et avec toutes ses composantes. Inutile de souligner, vu l’actualité, à quel point l’exploit est important, dans le prolongement d’une saison 2020-2021 où le Bayerische Staatsoper s’est constamment distingué par ses facultés d’adaptation. Et ce soir, hormis une disposition particulière du public en «cases d’échiquier» – quatre places en quinconce systématiquement laissées «blanches» autour de chaque siège occupé, ce qui sépare même les personnes qui ont acheté leurs deux billets ensemble – tout est redevenu normal, au moins pour l’orchestre, qui a réintégré sa fosse comme d’habitude, sans aucun masque, sans distances, avec un pupitre pour deux.


Ce qui ne manque pas de susciter beaucoup de questions, auxquelles l’administration du théâtre répond sans détour: «un Tristan avec un effectif réduit ne serait pas un Tristan, c’est pourquoi l’orchestre entier est bien sûr dans la fosse - comme c’est par exemple déjà le cas au Staatsoper de Vienne depuis des mois». L’approche est pragmatique, sans états d’âme : on vaccine, on teste continuellement, jusqu’à cent prélèvements par jour, en coopération avec un grand hôpital de Munich, et après... on travaille. Le pari a ses limites (un cas positif peut tout compromettre, comme dans Lear récemment, où une crise a été évitée de justesse) et aussi ses dégâts psychologiques collatéraux (tout musicien refusant de se soumettre aux injonctions sanitaires de la maison est écarté), mais le résultat est là.


Pour la toute dernière production de Kirill Petrenko à son poste de directeur musical à Munich, il aurait été frustrant que l’habituelle qualité de son d’un orchestre pour qui Wagner reste un idiome parfaitement familier, ne soit pas au rendez-vous. Et là on la retrouve pleinement, magnifiée par une conception d’une intensité dramatique à couper le souffle. Petrenko se déchaîne comme jamais, venant chercher chaque phrase ou motif pour l’intégrer au sein d’une architecture où tout paraît à la fois parfaitement équilibré et gorgé d’une passion intense. A ce degré de maîtrise du sujet, on ne peut s’empêcher de comparer avec l’autre grand spécialiste de Tristan en ce moment, Sir Simon Rattle, qui privilégie fluidité et transparence, sens de l’avancée et du détail juste qui coupe court à toute sensation d’ennui. Petrenko se révèle radicalement différent, osant les paris les plus fous, avec des aplats de couleur quasiment expressionnistes, le lyrisme des phrases vous clouant littéralement sur votre siège. Le miracle restant que dans les deux cas, le respect des chanteurs, jamais couverts, constamment soutenus, est total.


Et quels chanteurs ! Là, le pari osé de l’intendant Nikolaus Bachler, a été de reconstituer une fois encore le couple Anja Harteros/Jonas Kaufmann (après Lohengrin, Il trovatore, La forza del destino, Andrea Chénier et Otello), mais avec des enjeux qui ne sont cette fois évidents ni pour l’un ni pour l’autre. Si Jonas Kaufmann se prépare déjà à l’épreuve depuis quelques années, prudemment, en concert, acte par acte, en revanche pour Anja Harteros la prise de rôle est abrupte, mais facilitée par les circonstances (un retrait des scènes quasi total au cours des dix-huit derniers mois, propice à un vrai travail technique et de maturation du rôle). En tout cas cette Isolde est fin prête : une sublime prestance en scène, valorisée par les beaux costumes que lui a dessinés Malgorzata Szczesniak, et un chant qui concilie une technique italienne hors pair et un sens de la diction allemande qui valorise toujours le bon mot au bon endroit. Dès ses imprécations initiales, on est rassuré : Anja Harteros n’est ni Birgit Nilsson ni Lise Davidsen, mais elle fonce avec tous les atouts qu’elle a, et personne ne va lui marcher facilement sur les pieds. Et partout la souplesse de l’instrument et la beauté de l’aigu, jusqu’à un contre-ut resté rayonnant, forcent le respect : une immense artiste, à l’apogée de ses moyens.


Jonas Kaufmann surprend moins. En fait, il nous offre exactement le Tristan que l’on attendait de lui : probe, préparé comme pour un exploit sportif, conscient de ses atouts comme de ses limites. Et c’est finalement cette modestie qui séduit. Les plus beaux passages de son incarnation sont les plus introvertis, des moments proches du Lied, où les mots, toujours impeccablement prononcés, révèlent les fêlures intimes du héros. Mais quand il s’agit de monter en puissance, l’instrument répond aussi, grâce à une technique qui s’est considérablement renforcée avec les années. L’émission de Kaufmann a beaucoup changé, s’est vraiment libérée de cette tendance à trop couvrir l’aigu, à chanter dans le masque, qui assombrissait encore artificiellement son timbre il y a dix ans. Cela dit, si l’héroïsme vocal de ce Tristan est habilement suggéré, il n’est jamais totalement présent. Mais on s’en accommode. Seul l’acte III manque encore de maîtrise : on y sent l’interprète cramponné à son texte, parfois accroché frénétiquement aux commandes pour éviter la sortie de route, alors même que Petrenko le pousse dans ses retranchements en ne cédant rien sur le tempo. Des moments fascinants : deux artistes face à face, qui à la fois se respectent, se confrontent, se stimulent l’un l’autre... Cela dit, à ces instants vertigineux, quelques failles de timbre peuvent aussi apparaître, signe qu’il ne faudrait quand même pas répéter ce genre de défi trop souvent.


Autour de ce Tristan et cette Isolde exceptionnels (et éphémères : la reprise de 2022 sera assurée par Nina Stemme et Stuart Skelton), on a fait confiance à l’ensemble de chanteurs habituels de l’Opéra de Munich. Okka von der Damerau, que l’on a vue ici dans tant de petits rôles, prend du galon pour une Brangäne de haute tenue, avec des reflets chauds voire maternels dans le timbre qui contrastent idéalement avec la stature plus noble de sa souveraine. Et Mikka Kares, basse à haut potentiel, chante un Roi Marke impeccable, même s’il n’a pas tout à fait, avec quelque chose d’un peu réservé et de voilé dans l’intonation, la stature des plus grands titulaires du moment. Wolfgang Koch est si souvent présent présent à Munich, dans tous les grands rôles de baryton wagnériens et straussiens, qu’on ne le remarque plus beaucoup, et d’autant moins ici que son Kurwenal paraît relativement négligent et routinier, mais sa voix reste intrinsèquement sonore.


Un Tristan enfermé dans un immuable décor de boiseries, un Tristan où les protagonistes amoureux se touchent peu voire jamais, longuement assis sur leur fauteuil alors qu’on les imaginerait volontiers fébriles : tout cela, on l’a déjà vu dans d’autres mises en scène, il n’y a pas ici de propositions vraiment nouvelles. Mais créditons au moins l’équipe habituelle de Krzysztof Warlikowski d’une réussite : tout ce qu’on voit ici est esthétique, bien éclairé, pertinent, souligné au besoin par un usage mesuré mais efficace de projections vidéo. A tout prendre, et même s’il ne s’agit pas d’une grande mise en scène, on apprécie que les boiseries de Malgorzata Szczesniak n’aient jamais la laideur de celles d’Anna Viebrock. C’est un bon point. De toute façon, on ressent constamment le pacte de non agression scellé entre le metteur en scène et le chef : quand Petrenko a besoin d’avoir ses deux chanteurs plantés devant lui, à leur donner des indications calibrées, Warlikowski est prié de s’effacer, et il le fait avec beaucoup d’humilité et de classe.


Finalement on gardera quand même de cette soirée unique, outre son accomplissement musical, quelques moments visuels à garder longtemps en mémoire. Les images de mer et d’oiseaux qui envahissent progressivement le plateau pendant le Prélude à rideau ouvert, les projections psychédéliques un peu kitsch mais très efficaces au moment où le philtre d’amour commence à agir, ou encore le curieux jeu de permutations entre le couple de chanteurs et un couple de jeunes figurants humanoïdes au regard fixe, souvent présents sur scène, à la fois témoins silencieux et reflets étranges. Davantage que sa virtuosité scénique habituelle, Warlikowski nous révèle ici sa sensibilité, et le résultat est beau.



Laurent Barthel

 

 

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