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Musiques du crépuscule

Baden-Baden
Festspielhaus
02/09/2020 -  
Richard Strauss : Vier letzte Lieder
Anton Bruckner : Symphonie n° 7 en mi majeur

Diana Damrau (soprano)
Münchner Philharmoniker, Valéry Gergiev (direction)


D. Damrau, V. Gergiev (© Festspielhaus)


Diana Damrau chante beaucoup les Lieder de Strauss en concert en ce moment, et elle a raison de le faire à ce stade de sa carrière, alors que sa voix a pris davantage d’ampleur sans avoir perdu la facilité de son aigu. Pour autant, Damrau est-elle l’interprète rêvée pour ces pièces ? La réponse est nuancée, ne serait-ce que parce que dans l’abondant corpus des Lieder pour soprano et orchestre de Strauss, on trouve des pièces destinées à des voix variées, du soprano léger à suraigu jusqu’à la hochdramatische wagnérienne, donc un répertoire sans spécificité et difficile à organiser en récital, comme si dans Ariane à Naxos on demandait à une chanteuse de passer d’un instant à l’autre des répliques de Zerbinetta à celles d’Ariane. Et puis il y a les biais de perspective liés au disque, où les micros peuvent rééquilibrer beaucoup de choses. Pour le CD, Diana Damrau a osé d’abord en 2009 un magnifique bouquet de Lieder de Strauss accompagnés par les Münchner Philharmoniker et Christian Thielemann, une merveille, simplement déparée par un titre stupide et une pochette hideuse, mais ce n’est qu’un détail. Et puis, une décennie plus tard, viennent de paraître les Vier letzte Lieder, accompagnés cette fois par l’Orchestre de la Radio bavaroise et Mariss Jansons : sublimes et malheureusement testamentaires, puisqu’il s’agit là du dernier enregistrement de ce chef que nous aimions tant. Un disque dont on pourra écouter en boucle la dernière plage, «Morgen», où la voix de Diana Damrau plane en compagnie du violon aérien d’Anton Barakhovsky et d’un orchestre d’une beauté à couper le souffle. Un instant d’éternité.


La réalité d’un concert est autre encore, et force est d’y constater à nouveau que les Vier letzte Lieder sont effectivement conçus pour une voix de grand gabarit. Même si le volume de Kirsten Flagstad, créatrice posthume de ces Lieder, n’y est pas forcément nécessaire, il y faut quand même de la charpente dans les notes de passage voire une véritable énergie dans la profération, toutes qualités que Diana Damrau ne réussit pas à s’inventer. Si la soprano bavaroise peut néanmoins se risquer dans ces pages sans y paraître ridicule, c’est seulement dans un contexte favorable, en compagnie d’une chef extrêmement attentif à ne pas la couvrir. C’était le cas avec Thielemann et Jansons, tous deux accompagnateurs scrupuleux et grands amoureux de la voix, et c’est aussi le cas ce soir avec Valery Gergiev, qui dirige pourtant des Münchner Philharmoniker en effectif énorme. Rarement on aura pu entendre ces Vier letzte Lieder à ce point confidentiels à l’orchestre : tout y est, les plans sonores sont lisibles et hiérarchisés, les timbres sont époustouflants de beauté, et pourtant rien ne dépasse le mezzo-forte à quelques épanchements autorisés près, quand la voix se tait. Une véritable performance, que Gergiev obtient en n’arrêtant pas de contenir l’énergie de ses musiciens, du bras droit et aussi avec toujours ses très personnels tremblements des doigts de la main gauche. Presque un tic, mais effectivement efficace pour amortir les attaques et polir les nuances. Dans ces conditions, la voix de Diana Damrau peut trouver son véritable espace expressif, même si dans les graves et le médium le timbre menace parfois de disparaître, réduit à une coloration ténue qui se fond avec l’orchestre. Reste l’élégance altière de l’aigu, à peine un peu plus vibré que naguère, et puis aussi un hédonisme très sûr de l’arabesque vocale, servi par une exceptionnelle longueur de souffle qui fait toujours beaucoup d’effet. Dommage simplement que les mots (il s’agit quand même de Lieder) passent aussi mal. Ces Vier letzte Lieder y perdent un peu de leur ambiance, trop systématiquement réduits à une juxtaposition de beaux moments lisses, certains vocaux, certains instrumentaux (le splendide cor solo de Matias Pineira, et bien sûr le violon solo de Lorenz Nasturica-Herschcowici, qui occupe ce poste depuis bientôt trente ans, silhouette rondouillarde et coiffure par ailleurs toujours aussi facilement identifiables, sans même parler de la sonorité de son Stradivarius). Mais que de beautés, ce que le public entérine en retenant longuement son souffle une fois le somptueux dernier accord éteint.


Valery Gergiev est-il vraiment un brucknérien ? Et puis d'abord, au fait, qu’est ce vraiment qu’un chef brucknérien? Difficiles questions, qu’en revanche en écoutant par exemple Herbert Blomstedt diriger cette musique on ne se pose même pas, tant l’évidence est là. Mais on se souvient aussi d'approches plus originales possibles, et notamment ici, à Baden-Baden, où Bruckner revient souvent à l’affiche : par exemple Pierre Boulez dans la Septième Symphonie et Claudio Abbado dans la Cinquième Symphonie, des chefs qui manifestement tentaient de s’approprier Bruckner en fonction de leur sensibilité propre, avec un résultat plus cursif, moins solennel, et à notre avis bien davantage passionnant. Valery Gergiev n’en est pas à ce stade de métabolisation et en reste à une lecture scrupuleuse, magnifiquement sculptée aux entournures, qui exalte les beautés d’un orchestre que pour un peu on croirait revenu aux splendeurs marmoréennes de l’ère Celibidache. Un premier degré naïf qui, toujours à notre avis, fait excessivement rentrer la Septième Symphonie dans le rang des flonflons brucknériens de base, sans doute appréciés par les inconditionnels, mais beaucoup moins par les sceptiques, petit groupe de réfractaires auquel on avoue se rallier personnellement assez souvent dans Bruckner, et surtout quand le chef traîne en route. Difficile de résister toutefois au splendide Adagio, déploration wagnérienne magnifiquement modelée par Gergiev (avec toujours ces petits tremblements de doigts de la main gauche, qui amènent le son des cordes à une consistance idéale); en revanche un certain ennui peut s’installer dans la démonstration cuivrée des deux mouvements suivants, et on avoue un véritable soulagement quand enfin tout l’orchestre amorce le dernier virage en vue de l’atterrissage final en mi majeur, négocié avec la puissance et l’assise tranquilles d’un Jumbo-Jet. Une telle majesté suffit-elle à rendre perceptible le génie atypique de cette musique? Le débat reste ouvert.



Laurent Barthel

 

 

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