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Les Américains après les Russes

Normandie
Deauville (Salle Elie de Brignac)
04/15/2018 -  
Charles Ives : Sonate pour piano n° 2 «Concord, Mass., 1840-60»
Aaron Copland : Twelve Poems of Emily Dickinson: «Nature, the gentlest mother», «There came a wind like a bugle», «Why do they shut me out of Heaven?», «The world feels dusty», «Heart, we will forget him», «Going to Heaven!» & «The Chariot» – El Salón México (arrangement pour deux pianos de Leonard Bernstein) (*)
Samuel Barber : Dover Beach, opus 3
John Adams : Hallelujah Junction

Adèle Charvet (mezzo-soprano), Mathilde Calderini (flûte), Bertrand Chamayou, Philippe Hattat (*) (piano), Quatuor Hermès: Omer Bouchez, Elise Liu (violon), Yung-Hsin Lou Chang (alto), Anthony Kondo (violoncelle)


A. Charvet, B. Chamayou (© Stéphane Guy)


Après la nuit russe, la journée américaine au festival de Pâques de Deauville... La première œuvre était bien singulière et il fallait quand même quelque hardiesse pour la programmer. Il nous faut en effet avouer que, malgré plusieurs écoutes, elle nous a toujours déconcerté. La Seconde Sonate «Concord» (1915) de Charles Ives (1874-1954) est une monstruosité de près d’une heure que peu de pianistes osent jouer en concert, par égard pour leurs doigts et accessoirement pour la patience et les tympans du public. C’est un fatras saturé, une œuvre expérimentale aussi naïve dans son propos – elle est inspirée du transcendantalisme – que maladroite dans son écriture. Elle n’est d’ailleurs en rien une sonate, ses quatre mouvements se rapportant aux personnalités de la pensée philosophico-religieuse à l’origine de l’œuvre et ayant vécu dans la ville de Concord (Massachusetts) ; elle n’a ni véritable début, ni centre, ni fin. L’autre élément d’unité, bien faible, provient des quelques notes de la Cinquième Symphonie de Beethoven qui parcourent sporadiquement chaque mouvement. On assiste la plupart du temps à des brouillards sonores informes suivis de phases de dépression. On peut sans doute s’étonner de la date de sa composition, de l’audace de certaines trouvailles, de l’utilisation d’une planchette pour exécuter des clusters mais le résultat est tout de même d’un ennui mortel, d’où l’alto de Yung-Hsin Lou Chang, depuis la circulation située derrière les derniers gradins (premier mouvement) ou la flûte de Mathilde Calderini, depuis la tribune où officient normalement les experts et commissaires-priseurs de la salle Elie de Brignac lors de ventes de chevaux (dernier mouvement), ne parviennent guère à nous extirper, à l’instar de quelques mélodies populaires repérables ici ou là. Bertrand Chamayou a assurément démontré son courage et son exceptionnelle résistance physique mais on a du mal à comprendre son attachement à la défense de cette œuvre incroyablement bavarde et boursouflée d’un bidouilleur de sons du dimanche.


La seconde partie du concert est heureusement autrement plus réjouissante. Les Poèmes d’Emily Dickinson (1950) d’Aaron Copland (1900-1990), le plus célèbre compositeur classique américain mais probablement pas le meilleur, n’ont pas la même ambition mais constituent une heureuse surprise. On trouvera sans doute une meilleure diction que celle d’Adèle Chauvet mais ses graves étaient de toute beauté. Son sens musical, le charme et la délicatesse de sa voix ne pouvaient qu’emporter l’adhésion. On se remémore ainsi avec plaisir un «Going to Heaven!» aussi pétillant qu’ironique.


Dover Beach (1931) de Samuel Barber (1910-1981) confirme ensuite à la fois qu’il n’est pas que l’auteur d’un trop célèbre Adagio et que la mezzo-soprano Adèle Chauvet est indéniablement à l’aube d’une belle carrière. Remarquablement accompagnée par un Quatuor Hermès aussi intense que raffiné, elle déploie un chant délicat n’excluant aucunement une belle projection. De la belle ouvrage.


Le concert se poursuit par El Salón México (1936) d’Aaron Copland, arrangé par son ami Leonard Bernstein pour deux pianos. L’œuvre, sans doute la plus connue de son auteur, conçue à une époque où on n’imaginait pas de mur entre les Etats-Unis et le Mexique, est typiquement américaine et ne fait pas dans la nuance mais on est emporté par le tourbillon de rythmes réalisé par Bertrand Chamayou, décidément increvable, et le jeune Philippe Hattat. Tout au plus peut-on repérer quelques inégalités dans la frappe des claviers.


Le concert s’achève enfin par une œuvre qu’on peut, elle, réécouter sans se lasser, un chef d’œuvre de polyrythmies, très difficile au demeurant à mettre en place : Hallelujah Junction (1996) de John Adams (né en 1947). Les mécanismes et déphasages sont bien construits et l’on reste confondu par l’agencement des jeux pianistiques opérés par Bertrand Chamayou et Philippe Hattat, même sur la fin, si redoutable.


La pièce concluait de fort belle manière un concert copieux, sans doute inégal mais somme toute passionnant et dont l’originalité et la variété restent décidément à marquer d’une pierre blanche.



Stéphane Guy

 

 

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