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09/22/2026
Marc Frisch : Histoire spirituelle du piano
Riveneuve – 156 pages – 11,50 euros





Les livres sur le piano ne manquent pas mais la plupart parlent beaucoup plus des pianistes que de l’instrument proprement dit. C’est par exemple le cas du Dictionnaire amoureux du piano (Plon, 2014) d’Olivier Bellamy. Ici, Marc Frisch, mathématicien, musicien, ancien professeur à l’Université Paris XIII et à l’Ecole des Ponts et Chaussées, propose bien une histoire de l’instrument proprement dit, des étapes de l’évolution de sa fabrication, de ses facteurs et de sa production des origines à nos jours. Il évoque aussi la perception de l’instrument par la société, pas forcément emballée au début, et par les compositeurs. L’ensemble, alerte, bien écrit, évite tout excès technique et se lit avec un intérêt constant.


Le titre est cependant étrange et ce n’est pas la préface, assez pauvre, de l’historienne et musicologue Solveig Serre qui nous éclaire vraiment sur sa signification. Il semble surtout inscrire l’ouvrage dans une série puisque les éditions Riveneuve ont déjà publié une Histoire spirituelle de la danse. Mais, en l’espèce, on ne voit pas en quoi l’histoire est « spirituelle » : il n’y a pas de rapport entre le piano et la spiritualité, contrairement à l’orgue, l’esprit du piano ne veut rien dire, et, si on fait plutôt référence à un récit émaillé d’humour, ce n’est pas vraiment le cas même si le texte est rédigé avec esprit. Non, l’histoire du meuble piano, ayant fini par envahir les intérieurs bourgeois, qui est narrée dans le livre est concrète et bien matérielle.


L’ouvrage s’attarde évidemment en premier lieu sur l’invention de Bartolomeo Cristofori dans les années 1710, sur les caractéristiques du pianoforte, sur ce qui le distingue du clavecin à cordes pincées (et non frappées), et sur son apport par rapport à l’épinette et surtout au clavicorde, mieux connu au demeurant en Allemagne qu’en France. L’auteur refuse malheureusement de fournir des plans de piano au motif que ceux qui ont déjà été diffusés sont trop complexes. Il opte plutôt pour une description « littéraire », contrairement au cas du clavicorde qui fait l’objet d’un croquis. C’est un choix mais il est peu convaincant, sachant qu’un schéma, même simplifié, aurait bien fait l’affaire et été plus éclairant. Suivent les étapes de l’évolution de l’instrument, avec l’échappement qui permet de frapper plusieurs fois de suite une même touche, l’épaississement des cordes, leur croisement, le changement du recouvrement des marteaux, le renforcement des caisses, la fabrication de cadres d’une pièce, en fonte, etc. Au profit d’une puissance sans cesse croissante, l’instrument sortant du cercle familial, et essentiellement féminin, pour les salles de concert.


Sont particulièrement intéressantes les descriptions des deux grandes écoles de facture, l’anglaise, liée à l’installation de facteurs allemands et hollandais outre‑Manche en raison de la guerre de Sept ans, et la viennoise, plus délicate, appréciée par Mozart mais aussi plus tard par Brahms ou Dvorák, mais qui finit par être supplantée par la première. Marc Frisch présente, malheureusement sans illustration, les différents types de piano, à queue, carrés, à queue verticaux, console, niche à chien, et droits ainsi que leur version réduite appelée « pianino », bien connue de Chopin. Il rappelle le rôle des Allemands Erard, Pape (à l’origine des feutres en poil de lapin et laine d’agneau, à la place des peaux) et Herz, ou Autrichiens comme Pleyel dans le développement du piano en France, associant d’une certaine façon les écoles anglaise et viennoise. Le prestige des Erard est certain puisque Beethoven en commandera un en 1803, avant que le compositeur ne se voie offrir en 1818 un Broadwood, du nom du facteur britannique à l’origine de progrès décisifs dans la sourdine, soit un instrument puissant censé compenser la surdité du déjà célèbre pianiste allemand. S’il existe un film sur la vie d’un violon, Le Violon rouge (1998) réalisé par François Girard, il y aurait d’ailleurs sans doute un film à faire sur le périple rocambolesque de ce piano passé par la Méditerranée pour contourner le blocus continental, un film au fond sur l’aventure d’un objet, fascinant tout de même. Une idée que nous lançons comme ça.


Au passage, Marc Frisch relève une sorte d’homogénéisation croissante de la facture et du son. Il est un peu dommage que l’analyse ne soit pas, là, plus développée. Philippe Lalitte, dans son Stravinski et ses interprètes, a montré une voie de recherche intéressante en se concentrant exclusivement sur Le Sacre du printemps (Editions universitaires de Dijon, 2022) mais qui mériterait d’être poursuivie en matière pianistique. On aurait du mal ici à suivre l’auteur lorsqu’il égratigne la profession de critique et la comparaison discographique qui lui fait penser à une compétition sportive absurde, des mises à mort injustes d’artistes et un anéantissement brutal d’années de travail au détriment de la reconnaissance d’interprétations ou d’instruments se distinguant justement de l’homogénéisation mentionnée plus haut. Tout ne se vaut pas et nos lecteurs conviendront que, si elle doit être naturellement respectueuse, la critique musicale, comme tout commentaire sur un restaurant, un film ou un livre par exemple, a un sens, une utilité, car elle peut éclairer l’amateur confronté à une pléthore de propositions et piquer sa curiosité. Le critique n’est pas nécessairement borné et le marché de la critique est libre. Il peut justement faire émerger des artistes qui, sans couverture médiatique, resteraient dans l’ombre. Les réseaux sociaux ne font pas tout.


Naturellement, l’auteur décrit la phase industrielle de la production de pianos, à partir du milieu du dix‑neuvième siècle, avec le rôle des entreprises comme Steinway à New York, Bechstein à Berlin et Blüthner à Leipzig, entreprises exploitant pleinement l’invention du cadre métallique monobloc par l’Américain Alpheus Babcock en 1825, la France étant en retrait et le marketing américain jouant à plein, en sens inverse. Le chapitre consacré à l’invention, qui n’a pas connu de succès, de Paul von Janko (1856‑1919), sorte de professeur Tournesol hongrois, mérite ensuite vraiment le détour.


Mais si l’influence du jazz et le déclin de la production britannique, à opposer à l’émergence étonnante de la production japonaise ou coréenne, sont bien analysés, on s’étonne de certaines absences. Tout d’abord et surtout, le rôle du cinéma muet dans l’explosion de la fabrication d’instruments, parfois de médiocre qualité d’ailleurs, puis de l’apparition du cinéma parlant dans son effondrement ne sont pas évoqués. Il en est de même du remplacement de l’ivoire dans la confection des touches blanches au profit du plastique, plus résistant et moins cher mais glissant quand ce n’est pas de l’Ivorite ou du Neotex, de l’apparition des pianos mécaniques à rouleaux ouvrant de nouvelles perspectives à la composition avec notamment le compositeur américain, aussi passionnant qu’inclassable, Conlon Nancarrow, des accords en quart de ton imaginés par Ivan Wyschnegradski, du piano préparé de Henry Cowell puis John Cage prolongeant quant à eux d’une certaine façon les recherches autour du piano à pédales actionnant différents effets, et enfin de la concurrence des pianos électroniques comme l’invention plus récente des systèmes silencieux pour piano acoustique, ô combien déterminante dans la pacification des voisinages. Si le violoniste virtuose privilégie le violon ancien, rare et cher, ou en rêve, suscitant parfois l’incompréhension de certains comme Christian Tetzlaff, le pianiste ambitieux ou disposant de moyens recherche le plus souvent l’instrument au contraire récent, ressemblant à la fameuse Rolls‑Royce américaine que l’on voit sur toutes les scènes du monde, avec tout le « confort moderne ». Mais il est heureux que certains, comme Marc Frisch, rappellent d’où il vient et incitent ce faisant les restaurateurs à remettre en selle les pianos d’autrefois et les interprètes à jouer sur des pianos de couleurs sonores différentes. Tout espoir n’est pas perdu et l’auteur aurait pu noter qu’après la période des pionniers Jörg Demus et Paul Badura‑Skoda, les enregistrements sur pianoforte sont de plus en plus nombreux, éloignant alors l’instrument ancien de sa réputation de curiosité muséale. Les baroqueux ont ouvert une voie qui a eu aussi des prolongements dans le domaine du piano.


Le petit ouvrage, très synthétique et agréable, complète néanmoins fort bien Le Roman du piano de Dieter Hildebrandt (Actes Sud, 2003), une mine plus ambitieuse, bourrée d’anecdotes, mais plus confuse (curieusement non mentionnée dans la bibliographie).


Stéphane Guy

 

 

 

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