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01/19/2026 « Des lunes et des feux »
Robert Schumann : Humoreske, opus 20
Johannes Brahms : Klavierstücke, opus 76
Arielle Beck : Variations sur un thème de Schumann Arielle Beck (piano)
Enregistré à la Ferme de Villefavard (21‑24 octobre 2024) – 64’
Mirare MIR756

Publié il y a quelques mois, le premier enregistrement d’Arielle Beck a fait l’objet d’une « couverture » médiatique rare, dont bien peu d’artistes « classiques » bénéficient à l’heure actuelle. Certes, il est appréciable que des médias généralistes accordent de la place dans leurs colonnes à un disque regroupant des pages de Schumann et Brahms, car c’est devenu chose plutôt rare de nos jours. On peut cependant se demander s’il est légitime de donner à une si jeune interprète une exposition bien supérieure à celle de la plupart de ses collègues plus chevronnés, et même si c’est là service à lui rendre. Un grand quotidien du soir n’a‑t‑il pas été jusqu’à lui consacrer une pleine page et à la qualifier de « nouvelle égérie du piano français » ? Le plus probable est que ce soient précisément son très jeune âge (16 ans) et ce statut d’« enfant prodige » (virtuose, mais également compositrice, puisqu’Arielle Beck ne craint pas d’ajouter une de ses propres œuvres au programme), qui suscitent la curiosité des journalistes, ou plutôt de leur rédaction en chef, qui voit forcément là un « sujet », une belle histoire à raconter.
C’est pourquoi il ne faut sans doute pas laisser cette approche journalistique du « phénomène » Arielle Beck s’interposer entre l’auditeur et son écoute de cet enregistrement. Il convient de même de faire fi de la présentation très apprêtée de l’album, doté d’un titre poétique pour le moins nébuleux (« Des lunes et des feux »), que la pianiste s’efforce de justifier dans le livret à grands renforts de citations des deux compositeurs et de références littéraires (Jean Paul, Leopardi, Camus...). Là aussi, était‑ce bien nécessaire de déployer tant de science et de recherche pour expliquer sa démarche artistique et souligner la cohérence du programme ? A un âge encore plus « prodigieux » (14 ans), Evgueny Kissin n’avait pas besoin de prendre la plume et d’user de mots savants pour démontrer sa parfaite intelligence du style et de la sensibilité de Chopin : elle s’entendait dès la première note de son fabuleux enregistrement des deux concertos en 1984.
Abstraction faite, donc, de tous ces éléments « para-discographiques », qu’entend‑t‑on vraiment à l’écoute du disque de la « nouvelle égérie du piano français » ? Le bilan en est pour le moins aussi mitigé que celui du récital donné au festival de La Roque‑d’Anthéron l’été dernier. On y retrouve certes des qualités musicales réelles : d’un bout à l’autre de l’album, la jeune pianiste cultive une belle sonorité, nette et structurée, avec en particulier une main gauche bien assise et bien définie. De manière appropriée, elle relie les deux grandes œuvres romantiques du programme par la notion fondamentalement schumannienne et difficile à traduire d’Humor : plus que d’humour, il s’agit d’évoquer ici l’instabilité des humeurs, les brusques changements de climats et les émotions toujours contradictoires dont sont parcourues ces pages. Le clavier s’attache à les faire sentir avec lisibilité, notamment dans la partie centrale de l’Humoresque, et à discerner des détails insoupçonnés, par exemple dans les deux premières pièces de l’Opus 76. Néanmoins, et comme en récital, cette approche de l’Humor romantique est trop sage : la folie fait défaut dans le cycle de Schumann, dont la cohérence même réside dans sa discontinuité. Ici, les transitions sont prévisibles, le mouvement peu animé, le caprice manque de folie et de tragique.
Ces défauts se font davantage ressentir dans les Klavierstücke de Brahms, où l’on regrette cruellement la nervosité d’un Kovacevich (pourtant l’un des mentors d’Arielle Beck) ou les embardées de Wilhelm Kempff. Là aussi, le jeu est trop contemplatif et trop prudent, ce qui devient peu à peu rédhibitoire. Ainsi, la première pièce s’éteint‑elle de manière bien morne, tandis que la deuxième fait entendre à la main gauche des détachés gracieux, mais ici hors de propos. Le style nous en semble malheureusement éloigné de l’énergie romantique, et plus proche de l’esprit Biedermeier, ce que traduit aussi l’Intermezzo Grazioso de la troisième pièce, qui avance d’un pas bien lourd. Si la charmante quatrième pièce (Allegretto grazioso) est mieux saisie dans sa nature enjouée et sa multiplicité d’éclairages, elle semble néanmoins encore un peu fade sous ces doigts irrésolus. Plus problématique encore est la seconde partie du cycle, où se trahissent de probables lacunes techniques : ainsi l’Agitato de la cinquième pièce est fébrile sans être fiévreux, précipité sans être harassant, tandis que l’Andante con moto de la sixième est d’une déclamation brouillée et sans éclat. Comme dans l’Intermezzo qui suit, et malgré les qualités sonores du jeu, on ne trouvera au mieux que de la joliesse dans la recherche de certains effets. Enfin, le Capriccio conclusif n’est pas loin du ratage en son manque de naturel et d’assurance, tant la pédale se fait envahissante et les lignes brouillées.
Un mot pour finir sur les Variations sur un thème de Schumann de son cru que propose Arielle Beck pour conclure son disque (notons que le sous‑titre « Schumann, Brahms, Beck » produit un effet quelque peu dérangeant). Le thème en question est celui de la première « Feuille d’album » des Bunte Blätter, dont le ziemlich langsam (« plutôt lent ») se transforme ici en lentissimo empesé et grevé de silences affectés. Par la suite, cette série de variations s’ingénie à tapisser le thème d’harmonies compliquées et d’accord plaqués, à y ajouter des effets contrapuntiques, à en modifier le rythme et les courbes, en quête d’une sonorité et d’une forme « modernes » à tout prix. On n’avoue n’être pas vraiment conquis par cet exercice pianistique un peu scolaire. Fallait‑il publier l’enregistrement de ce qui était à l’origine une simple improvisation, de l’aveu même de la compositrice ?
Par-delà les quelques manquements de la technique, il nous semble en définitive que malgré les multiples références musicales et culturelles dont témoigne le texte du livret, quelque chose de la nature du romantisme échappe à l’interprétation d’Arielle Beck. Son tempérament d’artiste, semble‑t‑il trop réfléchi et « classique » dans ce répertoire, trouverait probablement à se réaliser ailleurs, comme le laissaient deviner ses interprétations de Schubert et de certaines pièces de Chopin. Plus globalement, on aimerait sentir chez cette musicienne distinguée moins d’intentions et plus de flamme, moins de recherches et plus d’abandon, en un mot, plus de naturel. Il est à espérer que cela vienne avec les années...
François Anselmini
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