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09/06/2008
Hélène de Montgeroult – La Marquise et la Marseillaise

Jérôme Dorival
Préface de Geneviève Fraisse
Editions Symétrie – 446 pages, 40 €





En consacrant une monographie à Hélène de Montgeroult (1764-1836), personnalité aussi fascinante que méconnue, Jérôme Dorival, musicien et historien, a écrit un livre sur l’oubli. C’est ce que souligne Geneviève Fraisse, dans une préface qui donne ainsi la tonalité «féministe» du propos, tant la vie de cette élève de Hüllmandel, Dussek et Clementi, elle-même devenue virtuose et pédagogue reconnue, témoigne de la difficulté d’être femme, compositeur et, plus encore, de se voir reconnaître la… «paternité» de chefs-d’œuvre.


De fait, la marquise de Montgeroult, née de Nervo, cumule les handicaps. Son parcours s’est effectué dans une période de l’histoire de la musique française trop souvent réduite à un grand vide entre Rameau et Berlioz. En outre, elle a composé quasi exclusivement pour le clavier, dans un style à la fois intimiste et sérieux, alors que la plupart de ses contemporains, artistes aussi bien qu’auditeurs, accordaient la prééminence à la musique vocale ou au brio instrumental. Elle dissimule par ailleurs l’essentiel de son œuvre derrière l’apparente modestie d’un genre, l’étude, qu’elle a abondamment illustré. Enfin et surtout, pour pouvoir mener la carrière que lui auraient autorisé ses dons, il lui aurait fallu surmonter d’immenses obstacles sociaux: or, non seulement elle ne pouvait se prévaloir de l’appartenance à une famille de musiciens, comme le firent ensuite Fanny Hensel (Mendelssohn) ou Clara Wieck (Schumann), mais l’évolution du statut de l’interprète au tournant du XIXe siècle, donnant des concerts rémunérés et de plus en plus exposé au public, était totalement incompatible avec la classe dont elle était issue. Même son nom – en l’occurrence, celui de son premier mari – subit, aussi bien de son vivant qu’après sa mort, de nombreuses distorsions orthographiques, alors même que la stabilisation de la forme des patronymes était alors acquise de longue date, ce qui traduit notamment, selon Jérôme Dorival, la difficulté de sa reconnaissance comme compositeur.


Malgré cette accumulation de difficultés, le Cours complet pour l’enseignement du fortepiano conduisant progressivement des premiers éléments aux plus grandes difficultés, sans doute entrepris dès 1788 pour Johann Baptist Cramer et publié en 1812, s’est imposé bien au-delà du vivant de Madame de Montgeroult, suscitant encore l’admiration d’un Marmontel (1816-1898), dont on sait l’importance qu’eut son propre enseignement (Louis Diémer, Francis Planté). S’il réserve à une prochaine publication (La Naissance du piano romantique) une analyse approfondie du Cours complet, Jérôme Dorival n’en montre pas moins le caractère triplement original.


En effet, à la différence de la plupart des professeurs de son temps, Hélène de Montgeroult estime que la pratique du piano est une fin en soi. Ensuite, elle accorde une place centrale au travail sur les œuvres, en l’occurrence principalement les siennes, puisque les cent quatorze Etudes, les Thèmes variés, la Fantaisie et les trois Fugues que comprend le Cours complet (et qu’un disque de Bruno Robilliard paru conjointement chez Hortus permet de découvrir) constituent l’essentiel de son catalogue de compositeur. Enfin, elle jette les ponts entre les ères classique et romantique, annonçant Schubert et Chopin par sa plaidoirie pour un piano s’inspirant du rubato et du legato propres au chant ou au violon, à rebours de ceux qui, aidés par les progrès de la facture instrumentale, mettaient davantage l’accent sur l’aspect «mécanique» du jeu. Jérôme Dorival y voit d’ailleurs une des causes de ses relations complexes avec le Conservatoire, où elle fut nommée dès sa création (1795) – il fallut attendre près d’un demi-siècle pour qu’une autre femme, Louise Farrenc, accède à de telles fonctions – mais qu’elle quitta rapidement, tandis que son Cours complet devait laisser la place à des méthodes plus traditionnelles.


Les sources se révèlent étonnamment chiches ou contradictoires, de telle sorte que le portrait d’Hélène de Montgeroult progresse tel un puzzle et semble se matérialiser par petites touches. Jérôme Dorival n’exclut d’ailleurs pas qu’elle ait elle-même contribué à ce jeu de pistes, abandonnant la vie publique pour se replier sur la sphère privée, celle de l’écriture, mais aussi celle des salons. Une volonté de discrétion qui tient sans doute également aux événements qu’elle a traversés durant la Révolution, tenant d’un véritable roman d’aventures: d’abord un mystérieux voyage en Allemagne à l’occasion duquel elle rencontre un vieil organiste (Pâques 1793); ensuite l’épisode tragique de l’ambassade à Naples (été 1793), où l’espionnage se mêle à la dénonciation et aux jeux de pouvoir parisiens et à l’issue duquel son premier mari meurt en captivité; enfin, à ce paroxysme de la Terreur où la République n’avait pas besoin de «savants», le fameux épisode de la Marseillaise (avril 1794), mise en valeur et sans doute embellie par des biographes zélés, au cours duquel elle aurait – littéralement – sauvé sa tête en jouant devant le Comité de salut public des variations sur le chant révolutionnaire. Scène spectaculaire, qui donne son sous-titre à l’ouvrage de Jérôme Dorival, mais que celui-ci, par une méticuleuse analyse politique et historique, s’emploie à démythifier et à replacer dans son contexte historique précis, celui des réquisitions et, par là-même, des protections dont ont pu bénéficier certains artistes.


Quelles qu’aient été les ambiguïtés de la France révolutionnaire en matière de droits des femmes, Hélène de Montgeroult avait manifestement une conception très avancée de ces questions, si l’on en juge par sa façon de gérer non seulement ses biens mais de mener sa vie affective: ayant perdu son premier mari, de vingt-huit ans son aîné, elle divorça très rapidement de son deuxième mari, après en avoir eu un fils (Charles His de La Salle), et épousa à l’âge de cinquante-six ans un héros de l’Empire, de dix-neuf ans son cadet. Et d’autres hommes ont également compté dans sa vie, que ce soit sur le mode d’une amitié profonde (le violoniste Giovanni Battista Viotti) ou, pour le moins, d’une grande affection (le baron de Trémont).


Privilégiant une approche pluridisciplinaire sur un strict cadre musicologique, sans laquelle il n’aurait pu appréhender l’ensemble des traits de cette personnalité riche et complexe dans laquelle il va jusqu’à voir le modèle de Corinne de Madame de Staël, Jérôme Dorival s’y est bien évidemment attaché, et le lecteur à sa suite. C’est que le sérieux de son ouvrage, agrémenté d’une iconographie soignée, n’exclut pas les réflexions personnelles ou même l’humour, à l’image ce chapitre commençant par les mots «La Marquise sortit à 5 heures»…


Simon Corley

 

 

 

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