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La Force d’Alvarez

Paris
Opéra Bastille
11/14/2011 -  et 17*, 20*, 23, 26, 29 novembre, 2, 5, 8, 11, 15, 17 décembre 2011
Giuseppe Verdi : La forza del destino
Mario Luperi (Le Marquis di Calatrava), Violeta Urmana (Donna Leonora), Vladimir Stoyanov (Don Carlo di Vargas), Marcelo Alvarez/Zoran Todorovich (Don Alvaro), Nadia Krasteva (Preziosilla), Kwangchul Youn (Il Padre Guardiano), Nicola Alaimo (Fra Melitone), Nona Javakhidez (Curra), Christophe Fel (Un alcade), Rodolphe Briand (Maestro Trabuco), François Lis (Un chirurgien)
Orchestre et Chœur de l’Opéra national de Paris, Philippe Jordan (direction)
Jean-Claude Auvray (mise en scène)


M. Alvarez, V. Urmana (© Opéra national de Paris/Andrea Messana)


On le sait depuis longtemps : Nicolas Joel est un conservateur, peu porté sur les productions dérangeantes. Ceux qui craignaient son arrivée devaient se consoler avec les voix. Cela n’arrive pas toujours et cette Force du destin révèle les lacunes d’une politique artistique – alors que le prix des places a augmenté. On n’avait pourtant pas vu ce Verdi hybride et ambitieux depuis plus de trente ans. Pour son retour dans la grande boutique, Rolf Liebermann avait frappé fort : entre autres Arroyo ou Kabaivanska, Domingo ou Cossutta, Cappuccilli, Talvela, Moll ou Ghiaurov, Bacquier... Il avait aussi frappé juste, bien conscient des enjeux : La Force flatte les voix, mais elle exige qu’on chante dans les règles de l’art.


Des règles bafouées ici par certains protagonistes. Violeta Urmana paie le prix de sa mue : l’ancienne mezzo tient difficilement ses registres, trahit de désagréables stridences, force et arrache ses aigus en coupant ses phrases – le contraire de la voix longue et homogène qu’il faut pour Leonora, un des rôles verdiens les moins éprouvants. Et comme elle n’a jamais brillé par son raffinement, on reste loin du compte. Nadia Krasteva, en revanche, tire assez bien son épingle du jeu dans le rôle piège de Preziosilla, à la fois aigu et grave, dont la truculence a vite fait, chez certaines, de distendre les registres. Comme Urmana, Zoran Todorovich est puni là où il a péché : l’abus des emplois spinto a eu raison d’une voix aujourd’hui dure et raide, aux aigus hurlés dignes d’un ténor de banquet – il suffit d’une ou deux demi-teintes, quand il y parvient, pour voir ce qu’il aurait dû rester. Quel bonheur d’entendre Marcelo Alvarez, qui avait déclaré forfait pour les deux premières, à la troisième représentation : voilà un timbre, une ligne, un legato, des nuances, de l’ardeur, de la classe. Une fois passé un premier acte où il faut d’emblée tout donner, le ténor argentin a assez de souplesse pour aborder un rôle dont il n’a peut-être pas tout à fait le format vocal – c’était le cas de son Chénier. Et il porte à bout de bras cette Force du destin qui frisait la série B lors de la deuxième représentation, particulièrement médiocre, avec une Urmana malade. La voix ne fait pas défaut à Vladimir Stoyanov, mais il la conduit sommairement, négligeant la ligne, dominant mal sa cabalette. A l’instar d’Alvarez, Melitone et Guardiano sauvent l’honneur du chant verdien. Le moine ancêtre de Falstaff, si souvent grossièrement caricatural, trouve en Nicola Alaimo un interprète proche de l’idéal, à la fois truculent et stylé. Quant au Père, Kwangchul Youn y donne une leçon de tenue, de noblesse. François Lis ou Christophe Fel auraient, eux, avantageusement remplacé le Marquis charbonneux de Mario Luperi.


Personnage essentiel de l’opéra, le chœur, magnifique, y joue son rôle. L’orchestre joue aussi le sien, dans une moindre mesure cependant : Philippe Jordan n’est pas assez italien dans sa direction, reste trop droit, peu sensible à la vis comica de certaines pages. Plastiquement, la direction reste superbe : il faut aller chercher un Muti pour regarder ainsi la partition au fond des yeux, parvenir à un tel fini instrumental – on ne se souvient guère d’avoir entendu une telle perfection dans la nuance à l’écoute de l’introduction de la scène de la chapelle, de celle de l’air d’Alvaro, avec son solo de clarinette… Superbe harpe, également, dans « Pace, pace… » Cela dit, déplacer l’Ouverture entre les deux premiers actes, une fois mise en marche l’infernale machine du destin, comme l’ont fait en leur temps Mahler ou Mitropoulos, n’apporte pas grand-chose – même si Verdi l’a composée pour la révision milanaise de 1869, sept ans après la création à Saint-Pétersbourg.


La mise en scène ? Vieux routier de La Force, Jean-Claude Auvray a plus de métier que d’imagination. La situer à l’époque du Risorgimento, l’associer à la carrière de Verdi – « Viva la guerra » changé en « Viva Verdi » – ne peut a priori que séduire. Comme l’idée de cette religion plus répressive qu’indulgente, symbolisée par un Christ tombant des cintres au monastère – à n’en pas douter, le Christ en croix de Zurbarán. Mais cela ne va guère plus loin, n’est pas vraiment exploité sur le plateau et le metteur en scène se contente trop d’une mise en place qu’on aurait plutôt destinée aux Chorégies d’Orange – qui l’avaient sollicité pour La Force en 1996. La direction d’acteurs, assez efficace, ne dessine pas de vrais personnages. Les scènes de foule font province et, parfois, accumulent les poncifs, tandis que la surenchère dans le réalisme fait parfois sourire le public – le Chirurgien lavant ses mains du sang de l’opération, Leonora mordant son pain dur... Que reste-t-il donc de cette production ? De belles lumières de Laurent Castingt, dégageant les ciels d’un décor unique et nu. Un tableau : celui de la chapelle, très réussi plastiquement, où les moines entourent Leonora condamnée à expier une faute qu’elle n’a pas commise – Zurbarán, encore...


Ce devait être un des temps forts de la saison : ce n’est qu’un non-événement.



Didier van Moere

 

 

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