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Reprise d’une légende

Paris
Opéra Comique
05/13/2011 -  et 15, 16, 18, 19, 21 (Paris), 31 mai, 1er, 3 (Caen), 16, 18, 19 (Bordeaux) juin, 14, 15, 17 juillet (Versailles) 2011
Jean-Baptiste Lully : Atys

Bernard Richter (Atys), Stéphanie d’Oustrac (Cybèle), Emmanuelle de Negri (Sangaride), Nicolas Rivenq (Célénus), Marc Mauillon (Idas), Sophie Daneman (Doris), Jaël Azzaretti (Mélisse), Paul Agnew (Dieu du Sommeil), Cyril Auvity (Morphée), Bernard Deletré (Le Temps, Le fleuve Sangar), Jean-Charles di Zazzo (Le Maître des cérémonies, Alecton), Élodie Fonnard (Flore, suite de Sangar), Rachel Redmond (Iris), Anna Reinhold (Melpomène), Francisco Fernández-Rueda (Zéphir, Suite de Sangar), Reinoud Van Mechelen (Zéphir), Callum Thorpe (Phobétor), Benjamin Alunni (Phantase), Arnaud Richard (Songe funeste), Compagnie des Fêtes galantes: Bruno Benne, Sarah Berreby, David Berring, Laura Brembilla, Olivier Collin, Estelle Corbière, Laurent Crespon, Claire Laureau, Adeline Lerme, Akiko Veaux, Gil Isoart de l’Opéra national de Paris (danseurs), Céline Clergé, Shinta Delanoë, Vanessa Devraine, Cindy Doutres, Sophie Dumont, Adeline Godard, Scarlett Hohmann, Aude Roman (Prêtresses)
Chœur et Orchestre des Arts Florissants, William Christie (direction)
Jean-Marie Villégier (mise en scène), Christophe Galland (metteur en scène associé), Francine Lancelot, Béatrice Massin (chorégraphie), Carlo Tommasi (décors), Patrice Cauchetier (costumes), Patrick Méeüs (lumières), Daniel Blanc (perruques), Suzanne Pisteur (maquillage)


(© Pierre Grosbois pour l’Opéra Comique)


«Opéra du Roi» disait-on à propos d’Atys: «roi des opéras» pourrait-on répliquer tant il fut, à juste titre, considéré comme le chef-d’œuvre de Jean-Baptiste Lully (1632-1687). Dès sa création, le 10 janvier 1676 à Saint-Germain-en-Laye, cette tragédie en musique en un prologue et cinq actes fut saluée comme une incontestable réussite par tous ceux qui eurent la chance d’assister à sa représentation: l’ambassadeur vénitien Marc’Antonio Giustiniani estimait qu’il s’agissait là d’un «opéra en musique des plus somptueux et des plus magnifiques qu’il avait vus depuis qu’il était en France», Madame de Sévigné y voyait également «des choses admirables», le Roi lui-même l’ayant particulièrement apprécié, ayant personnellement mobilisé des moyens considérables pour la création de l’œuvre tant en termes humains (rappelons par exemple qu’Antoine Barroi, peintre ordinaire du Roi a été choisi pour créer les décors, alors que Jean Berain, dessinateur de la chambre et du cabinet du Roi, se voyait propulsé responsable des costumes) que financiers (Louis XIV ayant à cette occasion dépensé une somme globale de 102 909 livres et 14 sols, comme le précise Jérôme de La Gorce dans sa monumentale biographie de Lully, parue chez Fayard). Ajoutons à cela que le Roi versa en outre
3 000 livres à Philippe Quinault (1635-1688), auteur du livret qui a également été salué, dès l’époque, pour sa beauté, sa recherche et sa force dramatique. Joué avec ferveur dans des versions plus ou moins revues jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, Atys subit ensuite une longue éclipse jusqu’à ce que William Christie et Jean-Marie Villégier, après avoir successivement écarté Thésée et Bellérophon, ne choisissent de le monter pour célébrer le tricentenaire de la naissance du compositeur. Ainsi, à compter du 16 janvier 1987, la Salle Favart programmait Atys avec un succès inoubliable, dans un spectacle légendaire mêlant, comme aux temps fastueux du Grand Siècle, musique hypnotique, chant imaginatif (selon les représentations, Guy de Mey ou Howard Crook chantaient le rôle-titre, Guillemette Laurens, Judith Malafronte et Jennifer Smith alternaient pour incarner la déesse Cybèle, Agnès Mellon jouait le rôle de Sangaride, Nicolas Rivenq déjà chantait celui de Célénus, Bernard Deletré, déjà présent également, chantait le rôle de Phobétor), livret dramatique, chorégraphie inventive (due à la regrettée Francine Lancelot): bref, autant d’éléments qui, rassemblés, ont parfaitement donné vie à ce que devait être la véritable tragédie lyrique. Le spectacle, heureusement enregistré et distribué par Harmonia Mundi, vient d’ailleurs de faire l’objet d’une magnifique réédition chez le même éditeur.


C’est donc sans surprise que les mélomanes se sont de nouveau mobilisés lorsqu’ils apprirent que l’Opéra Comique mettait à l’affiche, au cours de sa saison 2010-2011, cette reprise de la production de 1987 avec, aux commandes, le toujours fringant duo Christie-Villégier. Louons à cette occasion la volonté du mécène américain Ronald P. Stanton, richissime homme d’affaires, qui avait conservé le souvenir des interprétations d’il y a plus de vingt ans et qui, ayant souhaité revoir ce spectacle avant sa mort, a fortement subventionné cette nouvelle production qui sera d’ailleurs également donnée aux Etats-Unis. Comme toutes les représentations programmées, celle de ce soir attira une foule nombreuse, plusieurs personnes tentant sans succès leur chance à l’extérieur de la salle Favart pour acheter une hypothétique place libre, public au sein duquel figuraient notamment trois ministres de la culture (l’actuel et deux de ses prédécesseurs, l’un ayant néanmoins quitté la salle au bout de trois actes, un autre s’étant échappé avant même le salut des artistes).


Pour composer le livret d’Atys, Philippe Quinault s’est inspiré d’un épisode des Fastes d’Ovide. L’histoire narre comment Atys, favori de Célénus, roi de Phrygie, se voit confier le soin d’organiser des festivités en l’honneur de la déesse Cybèle qui doit à cette occasion nommer un sacrificateur. Une première histoire d’amour se greffe alors puisqu’Atys avoue aimer Sangaride, qui n’est autre qu’une de ses parentes, qui plus est promise à Célénus. Au cours de la cérémonie qu’elle préside, Cybèle nomme Atys sacrificateur et, à cette occasion, révèle à sa fidèle suivante Mélisse qu’elle est amoureuse du jeune homme. Pensant avoir perdu toute chance face à la déesse, Sangaride cède aux avances de Célénus mais Atys refuse cette union, et s’enfuie avec Sangaride grâce aux pouvoirs que lui a octroyés Cybèle lors de sa nomination. Or, cette dernière, prenant conscience de l’amour profond que porte Atys à l’égard de Sangaride et que, a contrario, il lui refuse, convoque les Enfers afin de faire perdre la raison au héros. Frappé de folie, Atys assassine Sangaride puis, reprenant ses esprits et, ayant conscience du geste irréparable, se suicide, provoquant finalement le malheur de Cybèle qui, ne pouvant l’aimer, le transforme en pin afin de le rendre immortel.


Si certains ont dès à présent pu analyser ces premières représentations de 2011 à l’aune de leurs souvenirs de 1987, ceux qui n’avaient pas la chance de cette primeur historique ne peuvent qu’admirer le travail réalisé ce soir sans chercher à faire de vaine comparaison, l’interprétation baroque ayant heureusement bien évolué depuis plus de vingt ans...


Vocalement tout d’abord. Quand bien même elle n’a pas le rôle-titre, comment ne pas commencer par l’exceptionnelle prestation de Stéphanie d’Oustrac? Sa transformation visuelle à la scène 3 de l’acte II (elle quitte successivement sa couronne, sa longue cape noire et ses attributs «royaux»), qui coïncide avec un changement de ton dans le chant (de hiératique et solennel, celui-ci devient doucement rêveur, notamment lorsqu’elle proclame que «Lorsqu’on est au-dessus de tout, On se fait, pour aimer, un plaisir de descendre»), est absolument superbe. Que dire également de la poignante scène 8 de l’acte III («Espoir si cher, et si doux, Ah! Pourquoi me trompez-vous?»), accompagnée par un violoncelle aux sons plaintifs et ensorcelants? Que dire enfin (et pour ne prendre qu’un dernier exemple parmi d’autres) de la dernière scène de l’acte V, dans un décor féerique (on y reviendra), où Cybèle prend conscience de l’horreur du geste qu’elle a ordonné à Atys d’accomplir et qui cause non seulement le malheur du héros mais également le sien propre? Ovationnée comme rarement, Stéphanie d’Oustrac prouve une fois encore ses profondes affinités avec le répertoire baroque français. Dans le rôle de Sangaride, Emmanuelle de Negri n’est pas en reste même si le personnage brossé par Quinault s’avère plus falot que la déesse aux pouvoirs ensorcelants. Sa voix est on ne peut plus charmeuse (ses airs «Ecoutons les oiseaux de ces bois d’alentour» à la scène 3 de l’acte I ou «Trop heureux un cœur qui peut croire» à la scène 1 de l’acte IV) et, surtout, elle convainc par ses talents de comédienne, elle qui se sent délaissée par Atys («Pour vous, Atys, vous n’aimez rien, Et vous en faites gloire» à la scène 3 de l’acte I, ou «Toujours aux yeux d’Atys, je serai sans appas; je le sais, j’y consens» à la scène 4 du même acte) pour, finalement, découvrir la vérité qui l’a si longtemps tourmentée. Jaël Azzaretti incarne une très belle Mélisse, à la fois confidente et complice de Cybèle, tandis que Sophie Daneman donne un vrai caractère au personnage de Doris. Signalons également les très belles voix d’Elodie Fonnard (Flore) et Anna Reinhold (Melpomène) qui, dans le Prologue, chantèrent un magnifique duo (l’air «Rendons-nous, s’il se peut, dignes de ses regards»).


Côté voix masculines, le plateau est tout aussi brillant. Certes, Bernard Richter campe un très bel Atys, accusé à tort d’une totale indifférence (le terme revient à maintes reprises, que ce soit par exemple à la scène 5 de l’acte I ou à la scène 7 de l’acte III) de son amour à l’égard de Sangaride alors qu’il brûle pour elle au point d’être indifférent aux charmes envoûtants de Cybèle, mais c’est avant tout la prestation de Nicolas Rivenq que nous saluerons. Déjà présent en 1987, il incarne avec une magnifique assurance le rôle de Célénus, tour à tour protecteur puis pourfendeur d’Atys. Dans la très attendue scène du sommeil et des songes d’Atys (scène 4 de l’acte III), Paul Agnew – également conseiller musical car, ne l’oublions pas, il dirige fréquemment l’ensemble des Arts Flo! – est un Dieu du Sommeil superbe, sa voix se mêlant de la plus belle façon à ses compères Morphée (doit-on encore une fois souligner l’excellence de Cyril Auvity?), Phobétor (Callum Thorpe) et Phantase (Benjamin Alunni), tout aussi convaincants? Soulignons également la belle prestation de Bernard Deletré qui, après avoir déçu dans son incarnation du Temps lors du Prologue (sa voix caverneuse n’étant pas toujours pleinement compréhensible), fut, sorte de caution humoristique à une action pleinement dramatique, un excellent Sangar (scène 5 de l’acte IV).


Les chœurs des Arts Florissants furent naturellement à la hauteur de l’événement, que ce soit dans le Prologue (le chœur des Heures), ou dans diverses autres scènes. On retiendra tout particulièrement leur magnifique chant à la scène 4 de l’acte II («Célébrons la gloire immortelle du sacrificateur») et, surtout, le chœur masculin à la scène 4 de l’acte III (le chœur des Songes funestes). Soulignons à cet égard le soin apporté aux paroles par William Christie et, respectivement, Benoît Hartoin (chef de chant), François Bazola (chef de chœur) et Anne Pichard (conseillère linguistique) qui, par leur travail sur le verbe et l’accentuation, rendirent tous pleinement justice au ciselé du livret signé Quinault.


Musicalement ensuite: d’ailleurs, que dire sur la musique qui n’a pas déjà été dit ou écrit? On ne peut qu’être admiratif à l’égard du travail de William Christie qui, par rapport à son enregistrement historique, prend davantage de liberté à l’égard de la partition, fait preuve d’une plus grande souplesse (notamment dans la gestique) dans l’appréhension des indications du compositeur et qui, en véritable maître des cérémonies, veille à la moindre intervention vocale ou instrumentale, possédant cette partition comme personne. Les instrumentistes (compliments au continuo, sans cesse sollicité) sont excellents même si Florence Malgoire et Myriam Gevers, les deux violonistes solo, éprouvent parfois quelques petits problèmes de justesse. On ne peut également qu’insister sur la beauté à pleurer des cinq flûtistes et des deux violes de gambe (les musiciens étant en costumes et jouant sur scène) dans la si cruciale scène des songes d’Atys à l’acte III! De même, mais on commence à en avoir l’habitude, la prestation de Marie-Ange Petit aux percussions doit encore une fois être pleinement soulignée.


Atys sans William Christie ne serait pas Atys: Atys sans Jean-Marie Villégier ne le serait évidemment pas davantage. La mise en scène s’avère extrêmement convaincante et, de ce fait, on ne peut que regretter l’agonie d’Atys qui, de manière quelque peu ridicule, traverse la scène à l’acte V avec un poignard dans le cœur... Hormis cette réserve vénielle, on saluera le travail accompli tant la gestuelle se fond avec la musique, souvent dans des mouvements symétriques (la scène 2 de l’acte V), dans une parfaite harmonie. D’un point de vue strictement chorégraphique, la danse revêt une importance capitale dans Atys: il était donc normal qu’elle soit particulièrement soignée même si quelques scènes s’avèrent figées, de façon trop artificielle. Aussi, on admire la beauté visuelle des danseurs (les trois pages à la suite de Melpomène dans le Prologue) et, en voyant ces deux jeunes enfants danser avec vélocité dans la scène 4 de l’acte II, on ne peut s’empêcher de se souvenir que Lully fut le maître à danser de Louis XIV alors que ceux-ci n’étaient encore que des adolescents.


Beauté visuelle considérablement renforcée par la magnificence des costumes confectionnés par Patrice Cauchetier (n’oublions pas les perruques de Daniel Blanc): ceux-ci avaient déjà été remarqués lors de la création, Madame de Sévigné ayant d’ailleurs souligné combien «les costumes sont magnifiques et galants» (lettre adressée à Madame de Grignan en date du 6 mai 1676). Qu’il s’agisse du chatoiement des couleurs ou, au contraire, du travail effectué sur la couleur noire (le costume d’entrée en scène de Cybèle!) ou, même, de l’alliance entre le rouge et le gris (que l’on avait déjà remarquée dans la production d’Armide dirigée par William Christie au Théâtre des Champs-Elysées en octobre 2008, les costumes ayant alors été confectionnés par Gideon Davey), le spectacle était total. Si le décor ne brille pas par sa très grande recherche (une vaste pièce d’un château du XVIIe siècle), celui-ci a néanmoins servi de parfait écrin à l’action grâce, notamment, à un très subtil jeu de lumières.


Au total donc, une incontestable réussite qu’on ne pouvait s’empêcher de saluer avec enthousiasme (la salle s’étant entièrement levée au moment du salut final) et, même, émotion, notamment lorsque Jean-Marie Villégier est également venu saluer sur scène sous les yeux rieurs de William Christie. La légende est toujours en marche!


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Sébastien Gauthier

 

 

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