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Entre symbolisme et réalisme

Paris
Théâtre des Champs-Elysées
06/14/2007 -  et 16, 18, 20, 22 (Paris), 24 (Amsterdam) juin 2007
Claude Debussy : Pelléas et Mélisande

Magdalena Kozena (Mélisande), Jean-François Lapointe (Pelléas), Marie-Nicole Lemieux (Geneviève), Laurent Naouri (Golaud), Gregory Reinhart (Arkel), Amel Brahim-Djelloul (Yniold), Yuri Kissin (Le médecin)
Chœur de Radio France, Stephen Betteridge (chef de chœur), Orchestre national de France, Bernard Haitink (direction musicale)
Jean-Louis Martinoty (mise en scène), Hans Schavernoch (décors), Yan Tax (costumes), André Diot (lumières)


Bernard Haitink, invité régulier de l’Orchestre national, l’a notamment dirigé dans Pelléas et Mélisande (1902) en mars 2000: une version de concert qui s’est rangée d’emblée parmi les grandes heures de la vie musicale parisienne (voir ici) et dont le témoignage a été diffusé grâce à une publication chez Naïve (voir ici). Cadre de cet événement voici sept ans, le Théâtre des Champs-Elysées a décidé de clore sa saison en proposant au chef néerlandais de reprendre l’opéra, avec toutefois deux différences substantielles: non seulement cinq représentations en sont données à Paris, suivies d’une exécution de concert à Amsterdam, mais le chef-d’œuvre de Debussy fait cette fois-ci l’objet d’une production à part entière, dans une mise en scène de Jean-Louis Martinoty.


Son travail ne s’en tient pas au confort d’un symbolisme évanescent qui lui permettrait de s’abstraire de toute contrainte et de se dispenser de prêter attention au livret et à la musique. Bien au contraire, il les suit fidèlement, dans l’intention manifeste d’éclairer et d’éclaircir cette «forêt de symboles», parfois au risque d’un certain didactisme. Classique mais pas statique, la direction d’acteurs participe pleinement à cette volonté d’explicitation, y compris durant les interludes, qui, lorsqu’ils ne nécessitent pas de changement de décor, servent à mettre au jour les pensées et les actions des protagonistes du drame. Les rares entorses à la lettre viennent à l’appui de cette vision remarquablement cohérente, comme l’idée consistant, dans la «scène des moutons» du quatrième acte, à faire dire par Golaud l’unique réplique du berger («Parce que ce n’est pas le chemin de l’étable»), qui en devient encore plus sinistre et prémonitoire.


Surtout, ainsi que Martinoty s’en explique dans le programme, «Maeterlinck cerne scrupuleusement ses personnages dans le réel qu’il appelle le quotidien», d’où ces quelques indices quasi triviaux dans le jeu des acteurs et dans leurs accessoires: fusil de Golaud, cigarette de Pelléas, livre et pipe d’Arkel, vieux général à rouflaquettes sanglé dans son uniforme. Ces éléments contrastent avec les décors résolument épurés de Hans Schavernoch, en particulier le froid palais de marbre noir duquel les sobres et sombres costumes de Yan Tax se détachent à peine, les cubes colorés du petit Yniold ou la robe rouge de Mélisande venant apporter les seules tâches de couleur vive dans ce monde marqué par la résignation de l’âge. Ailleurs, la forêt et la mer, au demeurant visibles depuis les ouvertures du palais, aussi étroites que hautes, illustrent une nature immense et omniprésente, qu’elle se révèle menaçante ou apaisante.


D’une époustouflante maîtrise, les lumières d’André Diot, contribuent à créer un univers inspiré d’Odilon Redon, offrant des images saisissantes, entre rêve et réalité, notamment par un jeu de projections sur des rideaux de scène. Ecueil habituel de la succession de scènes brèves, le dispositif suscite des changements de plateau un peu trop bruyants, qui incitent d’autant plus le public à tousser, voire à parler, pendant les interludes, et nécessite de trop longues pauses entre les actes, autant de désagréments mineurs qui s’amenuiseront peut-être au fur et à mesure des représentations.


Plus engagés que soucieux de se conformer à une tradition de raffinement et de subtilité, pour ne pas dire de pâleur, les chanteurs se mettent ainsi au diapason d’une mise en scène qui en fait des êtres de chair et de sang. Seul rescapé de l’affiche de 2000, Laurent Naouri campe un Golaud d’exception, monstre pitoyable et impétueux, au timbre clair et à la diction parfaite. Vocalement impeccable, Magdalena Kozena, Mélisande versatile à la longue chevelure blonde, évolue promptement de la femme-enfant apeurée vers une personnalité plus consciente de son pouvoir de séduction, qui jette délibérément son anneau dans le bassin.


Pelléas solide et extraverti, velléitaire, presque fanfaron, Jean-François Lapointe possède la tessiture requise, mais il déploie cependant une puissance inaccoutumée. Avec respectivement Marie-Nicole Lemieux et Amel Brahim-Djelloul, les rôles de Geneviève et d’Yniold bénéficient d’une distribution luxueuse. La seule déception vient donc de l’Arkel de Gregory Reinhart, au vibrato plus chevrotant que nature, à la justesse incertaine et à l’accent trop marqué.


Une fois de plus d’une probité parfaite, la direction de Haitink, ovationné par les musiciens, ne s’autorise aucune facilité, ni parsifalienne, ni impressionniste. Quelques menues imperfections, qui se mettront sans nul doute rapidement en place, ne nuisent en rien à l’art avec lequel il parvient tour à tour à suggérer le mystère des grottes et souterrains aussi bien qu’à restituer la violence implacable de certaines scènes.



Simon Corley

 

 

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