|
Back
Le piano de Samson Allier Moulins (Hôtel de Conny) 10/24/2026 - Frédéric Chopin : Nocturne en ré bémol majeur, opus 27 n° 2 – Etude en la bémol majeur, opus 25 n° 1 – Ballade n° 4 en fa mineur, opus 52
Maurice Ravel : Miroirs, M. 43 : 4. « Alborada del gracioso » (#) – Ma mère l’Oye, M. 60 (#)
Art Tatum : Tea for Two
Gabriel Fauré : Nocturne n° 2 en si majeur, opus 33 n° 2
Claude Debussy : Etudes, CD. 43 : 11. « Pour les arpèges composés »
Alexandre Scriabine : Etude en do dièse majeur, opus 8 n° 1
Samson François : Mélodie en sol mineur Myriam Birger, Krishna Clavreul (#) (piano)
 M. Birger (© https://www.myriambirger.com)
C’est à la ténacité de deux passionnés, Frédéric Demoulin et Anne‑May Bendien, créateurs d’un site internet de référence consacré au grand pianiste français (https://www.samson-francois.com), que l’on doit cet événement musical des plus singuliers : tous deux ont été, il y a quelques années, mis sur la trace d’un piano Pleyel de 1904 (modèle 3 bis quart de queue), acquis en 1933 par les parents de Samson François à Nice, puis vendu à une famille de généreux mécènes installés à Neuilly‑sur‑Seine, qui ont par la suite permis à l’enfant prodige, puis au virtuose débutant, de jouer assidûment sur cet instrument somptueux. Signé en 1964 par l’artiste devenu le plus célèbre pianiste français de son temps, le piano a ensuite été pieusement conservé par ses propriétaires, jusqu’à sa récente redécouverte. Magnifique meuble de noyer sculpté, il a pu être entièrement restauré par les soins de Nicolas Dumas, et grâce à une souscription menée par Frédéric Demoulin et Anne‑May Bendien. Il a ensuite été confié au Fonds Pierre‑Bassot, fonds de dotation dévolu à la musique et au patrimoine sis en l’hôtel de Conny à Moulins, où il sera dorénavant conservé et, espérons‑le, joué dans le cadre de la saison musicale des « Solistes de Demain », qui organise chaque année de nombreux concerts destinés à mettre en valeur les jeunes musiciens.
Après sa remise à neuf, il est particulièrement émouvant que le récital d’inauguration du piano retrouvé ait été confié à Myriam Birger, qui a eu le rare privilège d’être, avec Bruno Rigutto, l’une des deux seuls élèves d’un artiste peu porté sur l’enseignement. Et il n’est pas étonnant que ce soit avec Chopin, compositeur d’élection de Samson, que Myriam Birger choisisse de débuter le programme, d’abord par le Nocturne opus 27 n° 2 (première pièce jouée par Mme Birger devant son maître), puis par l’Etude opus 25 n° 1 (première pièce qu’elle lui a entendue jouer) et la Quatrième Ballade, une des pièces les plus prisées du pianiste. Deux choses frappent immédiatement à l’écoute de ce Chopin joué sur ce Pleyel : d’abord la sonorité bien particulière de l’instrument, très « historique » et sculptée, dans laquelle on note une présence des basses plus marquée qu’à l’ordinaire chez les instruments de la marque. Nicolas Dumas ayant expliqué précédemment que le clavier avait été exceptionnellement plombé pour en rendre le toucher plus lourd, on devine que le piano est un fauve difficile à dompter. Mais le second fait notable est précisément que Myriam Birger y parvient à merveille, grâce aux qualités d’un jeu où se décèle l’héritage du maître, dans cette manière de faire corps avec le piano, cette façon d’attraper le clavier à pleines mains (« on aurait dit qu’il attrapait une pomme » disait Pierre Barbizet pour décrire le jeu de Samson), dans l’extension et la souplesse peu communes des pouces. La pianiste cependant, n’essaie pas d’imiter l’inimitable, et possède sa propre signature musicale, grâce à une variété de toucher et de nuances permise par la souplesse de ses poignets et la mobilité de doigts souvent à plat. Dans la bonne acoustique de l’orangerie de l’hôtel de Conny, on en savoure toutes les qualités, en dépit d’une pédalisation parfois un peu appuyée et d’une tendance à privilégier le défi pianistique de l’instant au détriment de la continuité narrative, ce qui se ressent dans une Quatrième Ballade par ailleurs épique au possible. Cette approche très physique convient en revanche à merveille aux différentes études dont se compose le programme, celles de Chopin, Debussy et Scriabine – cette dernière ajoutée au récital pour rappeler que Samson a laissé un mémorable enregistrement de la Troisième Sonate. Sans atteindre tout à fait aux sommets vertigineux auxquels l’élevait Samson François – le contexte incite forcément à la comparaison –, le Deuxième Nocturne de Fauré est également une grande réussite, un Pleyel de 1904 étant ici l’instrument idéal.
Elle-même héritière d’un grand pianiste, Myriam Birger a tenu à placer la circonstance sous le signe de la « transmission », en y associant Krishna Clavreul, jeune artiste de 19 ans présenté par « Les Solistes de demain ». Si son exécution de l’« Alborada del gracioso » paraît crispée, il est plus à son avantage aux côtés de Myriam Birger pour Ma mère l’Oye, clin d’œil à l’enregistrement réalisé par Samson avec Pierre Barbizet. Placé à la basse, il offre une belle assise à la plénitude sonore de sa partenaire dans les aigus, qui confère à chaque tableau une incarnation convaincante. Après un hommage à Art Tatum et à sa passion pour le jazz, l’ultime pièce permet de découvrir une Mélodie dédiée par le très jeune Samson à sa professeure du Conservatoire de Nice, Adeline Bailet, dont la mélancolie chopinienne témoigne de la maturité d’un compositeur alors âgé de 9 ans !
A l’heure des bis, les deux artistes rejouent d’abord « Laideronnette, impératrice des pagodes », puis Myriam Birger offre seule la Valse opus 64 n° 2 de Chopin, où passe une dernière fois le souvenir des chaloupements et de la désinvolture sans pareille que savait y mettre son mentor. Après avoir entendu si magnifiquement résonner le piano de Samson, il ne reste plus qu’à remercier une fois encore celles et ceux qui œuvrent avec dévouement à maintenir vivant l’héritage de cet immense musicien français.
Le site de Myriam Birger
François Anselmini
|