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Barbe-Bleue chez Freud Vienna Staatsoper 10/03/2026 - et 6, 8, 12* octobre 2026 Alexander Zemlinsky : Eine florentinische Tragödie, opus 16
Béla Bartók : A kékszakállú herceg vára, opus 11, sz. 48 Christopher Maltman/Johan Reuter* (Simone), Asmik Grigorian (Bianca, Judith), Dmitry Golovnin (Guido Bardi), Florian Boesch (Barbe‑Bleue)
Orchester der Wiener Staatsoper, Bühnenorchester der Wiener Staatsoper, Alain Altinoglu (direction musicale)
Vasily Barkhatov (mise en scène), Christian Schmidt (décors), Stefanie Seitz (costumes), Alexander Sivaev (lumières), Roland Horvath (vidéo)
 A. Grigorian, F. Boesch (© Wiener Staatsoper/Marcel Urlaub)
Une tragédie florentine de Zemlinsky n’avait plus été jouée à Vienne depuis 1917, suspendue après seulement cinq représentations, à une époque où le Wiener Staatsoper portait encore le nom de K. k. Hof‑Operntheater. Le Château de Barbe‑Bleue de Bartók n’a connu un sort guère plus heureux, sa dernière production viennoise remontant à 1989. Saluons donc le pari de remettre au programme ces deux opéras en un acte. Hasard du calendrier, leur association avait récemment été proposée à l’Opéra de Hambourg – mais plutôt que de faire succéder des tableaux explorant différentes facettes de la psychologie féminine, le metteur en scène Vasily Barkhatov ambitionne ici de relier les deux œuvres au sein d’une même méta‑trame dramatique. Le premier volet devient ainsi une thérapie de couple : le prince Guido Bardi se mue en thérapeute et propose aux époux un jeu de rôle censé sauver leur mariage. Mais la fiction dérape et Simone finit par tuer le thérapeute. Dans le second volet, le couple de Barbe‑Bleue entreprend à son tour une forme d’autothérapie, chaque porte ouvrant sur les secrets et les traumatismes refoulés de l’un ou de l’autre.
L’idée peut sembler confuse sur le papier ; sur scène, elle se révèle plutôt habile. Les mêmes décors et accessoires assurent la continuité visuelle, tandis qu’Asmik Grigorian, qui incarne les deux héroïnes, constitue le fil conducteur émotionnel. Les époux sont certes différents (Johan Reuter remplaçait ce soir Christopher Maltman dans le rôle de Simone, laissant place à Florian Boesch dans Barbe‑Bleue), mais un costume, une barbe courte et une calvitie naissante suffisent à créer l’illusion d’un seul et même personnage sur scène. Plusieurs indices semés par la mise en scène tissent des passerelles entre les œuvres et insufflent aux livrets des significations inédites. La plus controversée, mais psychologiquement crédible, est sans doute un dénouement en forme de happy end : Barbe‑Bleue et son épouse s’endorment paisiblement, ayant retrouvé un semblant d’équilibre conjugal après avoir glissé sous leur lit le cadavre du prince-psychologue assassiné dans la première partie. L’expression « avoir un cadavre dans le placard » prend ainsi un sens on ne peut plus littéral. La musique de Bartók s’accommode remarquablement de ce détournement de sens, la sévérité et la tension de la partition faisant naître une ironie amère face à ce compromis conjugal.
Les deux volets offrent des contrastes musicalement saisissants. Dense, luxuriante, parfois vénéneuse, la partition de Zemlinsky se révèle aussi très illustrative, évoquant par moments une bande originale de film noir hollywoodien ; les intertitres projetés sur le rideau renforcent encore cette impression. A la tête de l’orchestre, Alain Altinoglu impose une pulsation ferme et sans compromis, faisant ressortir les innombrables détails de la partition.
Les chanteurs, pris entre un orchestre plantureux et un livret particulièrement verbeux, n’ont cependant pas la tâche facile. Johan Reuter peine souvent à émerger de l’accompagnement orchestral, même s’il se montre plus à l’aise dans les phrases lyriques que dans les passages dialogués. Le timbre clair et direct de Dmitry Golovnin, dans les rôles du prince Guido Bardi et du thérapeute, confère à ce dernier une allure très professionnelle. Le temps de chant d’Asmik Grigorian est certes limité chez Zemlinsky, mais elle reste la seule à y projeter la puissance nécessaire. Son timbre caméléonesque et sa présence intense composent un portrait d’épouse ennuyée, puis maléfique. Dans le rôle de Judith, elle confirme ce magnétisme scénique, l’émotion portée par sa voix traversant sans peine les fortissimi qui jaillissent de la fosse. Florian Boesch campe quant à lui un Barbe‑Bleue étonnamment humain et vulnérable, riche de nuances vocales, loin de l’image effrayante et ténébreuse traditionnellement associée au personnage.
La confrontation des deux œuvres donne à admirer fascinante capacité de l’orchestre à adapter sa couleur au langage de chaque compositeur. De la luxuriance sombre de Zemlinsky à la masse sonore mate et incisive de Bartók, les musiciens transforment radicalement leur palette, culminant dans l’éclat du do majeur qui illumine le royaume à l’ouverture de la cinquième porte. Concédons que dans ce diptyque, c’est la musique de Bartók qui laisse, sans grande surprise, l’impression la plus durable.
Dimitri Finker
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