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L’ascension bouleversante de Cassandra Miller Paris Maison de la radio et de la musique 10/16/2026 - Győrgy Kurtág : Stèle, opus 33 – Játékok : « ...waiting for Susan... », « ...an Dieter Schnebel 80 », « ...Ligatura dolce amara - amara dolce... », « ...For Dora Antal’s Birthday , 1st version », « ...Birthday elegy for Judit - for the second finger of her left hand » & « ...for Heinz... »
Maurice Ravel : Concerto pour la main gauche – Ma mère l’Oye (Suite)
Cassandra Miller : Dad Goes to the Mountain Pierre-Laurent Aimard (piano)
Philharmonique de Radio France, Matthias Pintscher (direction)
 C. Miller (© Matthew Johnson)
Győrgy Kurtág, centenaire depuis février dernier, a les honneurs du Festival d’automne 2026 aux côtés de la compositrice canadienne (mais londonienne d’adoption) Cassandra Miller (née en 1976), dont trois concerts nous brossent le portrait.
Fruit de la résidence de Kurtág à l’Orchestre philharmonique de Berlin, Stèle (1994) réunit un effectif gigantesque, inversement proportionnel à sa durée (treize minutes). La nomenclature suffirait à traduire l’acuité extrême de l’oreille du Hongrois – citons simplement, côté claviers : « célesta (doublant piano à quatre mains), piano droit ». En trois mouvements enchaînés se déploie une manière de musique funèbre où les gestes expressifs liés à la mort (secondes mineures descendantes, choral aux tubas wagnériens, résonances de tam‑tam) sont encadrés par les souvenirs de Beethoven (l’unisson liminaire sur sol de Léonore III) et Bartók (lac des larmes du Château de Barbe‑Bleue). Le Lamentoso central, chaotique et frénétique, offre un contraste saisissant. Sans doute manque‑t‑il à Matthias Pintscher, certes desservi par une acoustique analytique et exempte de plénitude, un sens de l’émanation, du vacillement, dans l’ultime et étreignant Molto sostenuto.
Les six morceaux extraits de Játékok sélectionnés par Pierre‑Laurent Aimard mettent en valeur une main, voire un doigt seulement. A la fois journal intime et work in progress, ce cycle « pseudo-pédagogique » fait de chaque note un organisme vivant défiant l’analyse. Des nombreuses séances passées auprès du maître (réputé pour son exigence immodérée), Aimard a retenu l’importance du geste ; il instille en outre une sorte de fluide entre les intervalles disjoints, legato fictif qui conditionne l’hospitalité de l’écoute et matérialise la trajectoire. Lui‑même semble surpris, émerveillé de ce que sa main parvient à produire. Le public reste fasciné par ce fractionnement moléculaire entrecoupé de silences habités.
Pas plus que dans Stèle, Pintscher ne suscite le mystère au commencement du Concerto pour la main gauche... qui a des allures de concerto pour contrebasson ! Le délicat mécanisme d’horlogerie se met bien en place, mais l’absence de fondu des sonorités dénonce les tours de passe‑passe orchestraux de Ravel – le prestidigitateur est démasqué ! On regrettera au surplus des tutti trop martiaux (avant même que s’installe le rythme de marche) couvrant le soliste, une baguette trop rivée sur la barre de mesure quand culbutes jazzy et félin solo de basson appelaient davantage de souplesse. Une lecture qui nuit particulièrement, hélas, à Ma mère l’Oye – que chaque musicien du Philharmonique de Radio France connaît par cœur – tant elle brime leur marge de liberté. Toute la magie du « Jardin féerique », offrande musicale qui devrait finir en apothéose subtilement graduée, est ici escamotée.
Aimard, en revanche, impressionne. Partisan de la clarté polyphonique, il se révèle éperdu au moment des cadences dont la dernière est hissée à son ultime degré d’incandescence et de virtualité orchestrale (basse profonde en tam‑tam). De quoi passer l’estompe sur quelques bruits parasites, comme les fortes respirations et autres tapements de pied intempestifs. Il faut dire que, dans ce concerto, les solistes qui refusent de s’agripper au piano à l’aide de la dextre s’exposent à des déséquilibres qu’il faut bien compenser d’une façon ou d’une autre...
Dad Goes to the Mountain (2026), que Cassandra Miller a dédié à son « père vieillissant et oublieux », nous installe dans le temps long. Quatre « chapitres » se développent comme on accomplit l’ascension d’une montagne, « point d’aboutissement de la transformation de mon père » ; c’est alors que surgit « une fanfare venue des hautes Andes péruviennes ». Mais le langage harmonique de la compositrice ménage d’emblée ses îlots de consonances, privilégiant les regroupements de trois instruments par pupitre (d’abord flûtes, puis bassons, enfin violons dans les ultimes mesures). Si la partition nous a semblé un peu frustre dans son entame en ordre dispersé, son déroulement en assoit progressivement la logique. Il y a aussi ce mélange déroutant entre une intense expressivité du jeu des cordes (force vibrato) et, lors du climax, ces poussées magmatiques de la grosse caisse (en synchronisation avec l’assise grave des contrebasses) cependant que déferlent les décibels à la cymbale suspendue. Le dernier chapitre, « Completeness », résout les tensions, bois et cuivres baignés dans les résonances des cloches tubulaires prenant alors l’ascendant sur les cordes. On sort in fine ému par cette œuvre. Et convaincu d’avoir découvert la voix d’une authentique artiste.
Jérémie Bigorie
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