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Neumeier, d’un âge à l’autre Baden-Baden Festspielhaus 10/01/2026 - et 2, 3*, 4, 6, 7*, 9, 10*, 11 octobre 2026
Festspielhaus, 1er octobre 2026
John Neumeier Werkstatt John Neumeier (présentation, chorégraphies)
Solistes du Hamburg Ballett et du Bayerisches Staatsballett
Festspielhaus, 2, 3*, 4 octobre 2026
Illusionen – wie Schwanensee
John Neumeier (chorégraphie, mise en scène), Piotr Ilitch Tchaïkovski (musique)
Bayerisches Staatsballett
Philharmonie Baden-Baden, Gavin Sutherland (direction musicale)
Jürgen Rose (décors, costumes)
Theater Baden-Baden, 3*, 4 octobre 2026
Scirocco: Death in Venice – Bridge of Sighs
Imre et Marne van Opstal, Omar Román De Jesús, Rainer Behr, John Neumeier (chorégraphies), Ricardo Villalobos, Mohammad Reza Mortazavi, Hildur Gudnadóttir, Dimitri Chostakovitch, Friedrich Hollaender, Kurt Weill (musique)
WINNDance
Javier De Frutos (films), BOSS (costumes)
Bénazetsaal, Kurhaus, 6, 7* octobre 2026
The Pursuit of Harmony
John Neumeier, Raymond Hilbert, Sybil Shearer, Wubkje Kuindersma (chorégraphies),
Frédéric Chopin, Dimitri Chostakovitch, Antonín Dvorák, Igor Stravinsky, David Berton (musique)
Bundesjugendballett, Kevin Haigen (direction artistique et pédagogique)
Ensemble instrumental, Alexander Vorontsov (piano, direction musicale)
Festspielhaus, 9, 10*, 11 octobre 2026
Der Nussknacker
John Neumeier (chorégraphie, mise en scène), Piotr Ilitch Tchaïkovski (musique)
Hamburg Ballett
Württembergische Philharmonie Reutlingen, Nathan Brock (direction musicale)
Jürgen Rose (décors, costumes)
 J. Neumeier (© Michael Gregonowits)
Avec ses près de deux semaines de programmation chaque automne, “The World of John Neumeier”, carte blanche donnée au célèbre chorégraphe américain par le Festspielhaus de Baden‑Baden, a toujours fière allure. Deux grands ballets, présentés chacun à trois reprises, des compagnies invitées, sans oublier le Bundesjugendballett, formation junior dont la pérennité tient particulièrement à cœur à Neumeier, mais aussi tout un bouquet de manifestations parallèles, visites, conférences et rencontres : de quoi mettre durablement la paisible ville thermale badoise à l’heure des tutus et des chaussons. Une programmation qui, aussi variée soit‑elle, reste cependant, personnalité du maître oblige, profondément ancrée dans la tradition classique, même si celle‑ci se voit souvent revisitée de façon très personnelle, voire inattendue.
Un ancrage encore davantage affirmé cette année, Neumeier ayant choisi de mettre l’accent sur la danse académique, au sens le plus large du terme, jusqu’à Petipa et bien au‑delà, mais surtout sur ce vocabulaire technique immuable qui, loin de brider l’imagination, constitue à ses yeux la condition indispensable de toute liberté d’expression artistique. C’est en tout cas ce qu’il s’emploie à démontrer lors de son traditionnel Ballett-Werkstatt, cette soirée d’atelier devenue l’un des rendez‑vous les plus courus du festival. A 87 ans, le chorégraphe-conférencier n’a rien perdu de sa vivacité ni de son intarissable érudition, et se montre toujours capable de tenir son auditoire en haleine deux heures durant, sans notes ou presque, pour une véritable leçon d’histoire de la danse, depuis la fondation de l’Académie royale de danse sous Louis XIV jusqu’aux grandes figures du ballet romantique. Une traversée des siècles où anecdotes, considérations esthétiques et précisions techniques s’enchaînent avec une aisance confondante, le tout porté par un plaisir de transmettre qui, chez Neumeier, ne semble décidément pas devoir s’émousser avec l’âge.
Et puis, bien sûr, il y a les danseurs, appelés à illustrer les propos du maître par quelques démonstrations soigneusement choisies. On retient notamment un superbe solo de Drosselmeyer, tiré de Casse‑Noisette, où Alexandre Riabko fait une nouvelle fois valoir cette élégance souveraine et cette aisance technique que les années ne semblent guère entamer. Autre moment privilégié, un pas de deux tiré d’Illusionen – wie Schwanensee, présenté sans costumes ni décors, ce qui permet justement de se concentrer sur l’essentiel : la précision du geste, l’équilibre des corps, toute cette grammaire de la danse dont Neumeier vient longuement d’expliquer les fondements. Rien de spectaculaire dans la présentation, mais une manière particulièrement éloquente de rappeler que la liberté du mouvement ne s’invente pas à partir de rien. A tous égards, une soirée aussi instructive que passionnante, où l’on mesure une fois encore combien Neumeier, même désormais éloigné de la direction quotidienne de « sa » compagnie hambourgeoise, demeure avant tout un formidable passeur de savoir et de passion.
 (© Nicholas Mackay)
Première grande soirée de prestige, confiée comme de coutume à une compagnie invitée, cette année au Bayerisches Staatsballett, autrement dit la compagnie de l’Opéra de Munich, venue présenter Illusionen – wie Schwanensee, grand ballet créé par John Neumeier à Hambourg en 1976 et entré au répertoire munichois en 2011. Un Lac des cygnes de Tchaïkovski, donc, mais qui, comme les autres grands ballets du répertoire traditionnel revisités par Neumeier, s’éloigne sensiblement de l’argument original, tout en conservant une large place à la danse académique héritée de Petipa et d’Ivanov. Avec même, ici, une reconstitution particulièrement soignée de l’acte blanc chorégraphié par ces derniers. Une façon de préserver le patrimoine tout en le soumettant à une relecture radicalement personnelle, qui n’a rien perdu de son originalité un demi‑siècle après sa création.
La soirée est centrée sur la personnalité de Louis II de Bavière, souverain rêveur et solitaire, passionné ici non plus d’opéra wagnérien, mais de danse, qui assiste à une représentation privée du Lac des cygnes et finit par s’identifier au prince Siegfried, autre personnage prisonnier d’un monde imaginaire où il cherche désespérément un amour inaccessible. Mais Neumeier va bien au‑delà de ce simple rapprochement, en faisant du magicien Rothbart une incarnation de l’« Homme dans l’ombre », figure énigmatique qui poursuit le roi tout au long de son existence, matérialisant des désirs homosexuels qu’il ne peut assumer ouvertement. Une autre trouvaille particulièrement touchante est celle de la princesse Natalia, promise au souverain, qui s’évertue à conquérir son amour, au besoin en s’identifiant à Odette, la femme‑cygne de ses rêves. Un bel argument, qui revisite avec beaucoup de tact l’histoire véridique de Louis II.
Un ballet aussi porté, sur le plan esthétique, par les magnifiques décors et costumes de Jürgen Rose, ici particulièrement inspiré. Le décor principal reproduit l’un des deux escaliers du château de Herrenchiemsee, laissé totalement inachevé, avec ses briques apparentes, et dont le dénuement contraste de façon saisissante avec les fastueux appartements du palais, notamment cette galerie des Glaces directement copiée de Versailles, où Louis II avait voulu ressusciter les splendeurs de la monarchie absolue française. Neumeier fait de cet espace brut, abandonné au milieu d’un rêve architectural démesuré, une sorte de prison où le souverain, déclaré fou, se retrouve enfermé, comme captif de ses propres illusions. Mais les murs de cette prison s’ouvrent régulièrement, au gré de retours en arrière qui nous entraînent tantôt vers les fastes de la cour bavaroise, tantôt vers les grandes scènes dansées du Lac des cygnes, avec leurs tutus blancs et leur vocabulaire chorégraphique traditionnel. Tout un jeu de correspondances entre réalité et fiction, histoire et imaginaire, où les trois grandes illusions successives du souverain, la simplicité d’une vie proche de son peuple, le refuge dans l’art, puis l’espoir d’un amour partagé, viennent se briser les unes après les autres. Une lecture psychologique d’une grande richesse, qui ne sacrifie jamais complètement le merveilleux, mais lui donne une profondeur nouvelle, tout en laissant à la danse classique quelques-uns de ses plus beaux moments.
La troupe munichoise s’est malheureusement déplacée sans son orchestre, dont on imagine qu’il aurait donné encore davantage de lustre à une soirée quelque peu perturbée par les errances de la Philharmonie de Baden‑Baden, formation modeste que l’on a connue en meilleure forme. Des bois pas très justes, des cuivres souvent hasardeux, de sérieux problèmes d’ensemble : le chef Gavin Sutherland fait ce qu’il peut pour assurer la coordination avec le plateau, mais on reste tout de même bien en deçà des standards orchestraux admissibles, a fortiori dans une partition aussi belle et complexe que celle de Tchaïkovski.
Heureusement, à défaut d’enchanter l’oreille, la soirée est un régal pour les yeux, non seulement grâce à l’extraordinaire talent du regretté Jürgen Rose pour imaginer des assortiments de couleurs aussi raffinés que complémentaires, mais aussi au langage chorégraphique si expressif de Neumeier, qui sait transformer ses danseurs en véritables acteurs, capables de communiquer l’essence même d’une action ou d’un drame. S’ajoute à cela la remarquable perfection technique de la troupe munichoise actuelle, avec quelques excellents solistes, dont Osiel Gouneo, techniquement éblouissant dans le rôle principal, mais aussi profondément investi dans son personnage, et Violetta Keller, bouleversante dans celui de la princesse Natalia. Une excellente prestation d’ensemble, avec notamment un acte des cygnes remarquable de précision et d’homogénéité. Et puis aussi quelques détails merveilleux, comme la participation des élèves de l’Ecole du Ballet de Hambourg, avec tous ces enfants qui viennent danser au premier acte autour des adultes. A tous égards, une soirée privilégiée, sauf peut‑être pour la musique, mais on parvient presque à l’oublier.
 (© Kiran West)
Un tel festival serait évidemment inconcevable sans le Hamburg Ballett, qui s’est déplacé cette année avec Casse‑Noisette, ballet créé par John Neumeier pour le Ballet de Francfort en 1971, avant d’entrer dès 1974 au répertoire de la troupe hambourgeoise. Une création désormais intemporelle, avec, là encore, une scénographie et des costumes de Jürgen Rose d’un goût parfait, même si leur esthétique Belle Epoque paraît peut‑être aujourd’hui un peu plus datée. Le Hamburg Ballett avait déjà présenté ce même Casse‑Noisette à Baden‑Baden en 2015. Onze ans plus tard, la troupe paraît cependant moins en état de grâce, portant de façon assez perceptible les stigmates de la récente crise qui a conduit à l’éviction de Demis Volpi, mais aussi au départ d’un certain nombre de danseurs de valeur. Et puis le vieillissement des cadres fait aussi son œuvre, tandis que la nouvelle génération semble posséder un peu moins de discipline et de culture d’ensemble que la précédente. On se souvient de cette remarquable homogénéité qui faisait jadis du Hamburg Ballett une troupe où chaque tempérament semblait idéalement complémentaire des autres, et où l’on avait toujours l’impression de voir évoluer la meilleure distribution possible. Cette fois, certaines coordinations paraissent un peu distendues, même si le niveau général demeure plus qu’honorable.
Reste le charme de la narration de Neumeier, qui avait lui‑même avoué ses réticences devant un Casse‑Noisette quelque peu figé par la tradition et qui, dès 1971, avait choisi d’en évacuer presque tous les accessoires habituels : plus d’arbre de Noël, de bataille de souris ou de soldats de plomb, mais une fête d’anniversaire, celle de Marie, petite fille de 12 ans qui rêve de devenir danseuse classique. Parmi les invités apparaît l’étrange Drosselmeyer, non plus un magicien donnant vie aux jouets, mais un maître de ballet à l’ancienne, volontiers maniéré et quelque peu égocentrique, qui va entraîner l’enfant dans un univers où la danse devient le véritable moteur du merveilleux. Premiers chaussons, premières découvertes, puis tout un monde onirique où les personnages de l’anniversaire se retrouvent métamorphosés en danseurs, d’abord dans un studio de répétition, puis sur une scène de théâtre fastueuse, où se déploient les divertissements traditionnels de l’acte II. Et toujours, au milieu de ces tableaux, les silhouettes de Drosselmeyer et de Marie, l’un initiateur, l’autre spectatrice émerveillée, qui finit par s’intégrer elle‑même à ce monde dont elle découvre les règles et les séductions. Un argument très touchant, et qui permet finalement à Neumeier d’éviter, dès 1971, tous ces clichés et stéréotypes que notre époque allait reprocher aux versions traditionnelles de Casse‑Noisette, au point d’imposer parfois de profonds remaniements à certaines chorégraphies anciennes. Ici, rien de tout cela : la dramaturgie conserve une fraîcheur et une sincérité étonnantes, tandis que les grands numéros classiques retrouvent leur place sans qu’il soit nécessaire d’en modifier fondamentalement le vocabulaire.
Une troupe toujours en mouvement, un peu meurtrie, mais où émergent encore des tempéraments exceptionnels. A commencer par l’extraordinaire Drosselmeyer de l’Italien Daniele Bonelli, personnage aussi fascinant dans ses extravagances que souverain dans son autorité de maître de ballet. Et puis la délicieuse Ana Torrequebrada, qui prête à la petite Marie toute la fraîcheur et la spontanéité de l’enfance, tout en faisant valoir une technique de danseuse classique accomplie. Sans oublier Charlotte Larzelere, ravissante dans le rôle de Louise, la sœur aînée de Marie, dont elle incarne l’idéal de danseuse. Quant à Matias Oberlin, impeccable technicien, sa haute stature lui permet des portés d’une élévation stupéfiante.
En fosse, ce n’est toujours pas très brillant, avec cette fois la Philharmonie wurtembergeoise de Reutlingen, formation un peu plus homogène que celle entendue précédemment, mais exposée à des accidents de parcours parfois douloureux, sous la direction efficace, encore que sans grand panache, de Nathan Brock. Mais il est vrai qu’ici la danse est souveraine et que le chef ne peut pas tout se permettre.
 (© WINNDance)
Donné à deux reprises dans le cadre intime du Théâtre de Baden‑Baden, Scirocco est un fascinant spectacle présenté par WINNDance, toute nouvelle compagnie fondée à Stuttgart par Slava Tutukin et Marijn Rademaker. Un projet original, qui réunit exclusivement des danseurs de plus de 40 ans, autrement dit des artistes que le monde du ballet considère volontiers comme proches de la retraite, alors même qu’ils possèdent encore des ressources techniques considérables, doublées d’une expérience scénique irremplaçable. Et quelle distribution ! Silvia Azzoni, Silas Henriksen, Igone de Jongh, Gil Roman, Nora Kimball, Alexandre Riabko, Marijn Rademaker, Giulia Tonelli... Autant de personnalités qui ont fait les beaux jours de quelques‑unes des plus grandes compagnies internationales. Une façon aussi de rappeler que la danse ne se résume pas à la virtuosité athlétique de la jeunesse, et qu’un geste peut gagner en densité expressive ce qu’il perd en éclat physique.
Créé cet été à la Biennale de Venise, Scirocco réunit deux ouvrages très différents, mais reliés par une même méditation sur le désir, la mémoire et le temps qui passe. Le premier, Death in Venice, revisite La Mort à Venise de Thomas Mann, en imaginant un dialogue entre l’écrivain et son personnage Gustav von Aschenbach, tous deux confrontés à leurs désirs inavoués. Trois séquences chorégraphiques, Obsession d’Imre et Marne van Opstal, Identity d’Omar Román De Jesús et Horizon de Rainer Behr, alternent avec de courtes séquences filmées de Javier De Frutos. Une construction très (trop ?) composite, unifiée par un langage gestuel essentiellement contemporain, volontiers tourmenté, où les corps s’affrontent, s’attirent et se repoussent, jusqu’à cette sublime évocation finale de la disparition d’Aschenbach, confiée à Alexandre Riabko. Seule véritable réserve, les musiques de Ricardo Villalobos, Mohammad Reza Mortazavi et Hildur Gudnadóttir, répétitives, bavardes, interminablement diluées, qui ne constituent guère davantage qu’un fond sonore dont la danse semble surtout chercher à s’affranchir pour mieux prendre son envol, atteignant alors des sommets de beauté et d’expression auxquels ces partitions demeurent désespérément étrangères.
Tout autre atmosphère dans la seconde partie, Bridge of Sighs, nouvelle création de John Neumeier, qui retrouve ici plusieurs de ses interprètes de prédilection pour une méditation plus intime sur le souvenir et la disparition. Le pont des Soupirs de Venise, réduit scéniquement à une simple échelle de bois, devient le symbole de cet ultime passage entre la vie et la mort, autour d’un homme qui revit ses souvenirs d’enfance, et surtout sa relation avec sa mère. Une succession de tableaux d’une grande simplicité, portée par la musique mélancolique du Treizième Quatuor de Chostakovitch, dans un arrangement pour alto et ensemble instrumental, encadrée par des chansons de Friedrich Hollaender et de Kurt Weill. Marijn Rademaker et la sublime Nora Kimball en constituent le couple central, dans une chorégraphie où Neumeier retrouve cette fluidité narrative si caractéristique de son langage, capable de faire surgir toute une histoire à partir d’une étreinte ou d’un simple geste. Et puis l’apparition finale d’un enfant, image fugitive de l’innocence retrouvée, apporte à cette évocation crépusculaire une inattendue touche de lumière. Une œuvre tardive qui, sans renouveler fondamentalement l’esthétique du chorégraphe, témoigne de sa capacité toujours intacte à donner une dimension profondément humaine aux souvenirs les plus personnels.
 (© Kiran West)
Et enfin, à l’autre extrémité de la pyramide des âges, le traditionnel spectacle du Bundesjugendballett, cette compagnie junior où l’on ne fait que passer, le temps de deux saisons, entre 18 et 20 ans ou à peine davantage, après avoir souvent déjà séjourné de longues années à l’Ecole du Ballet de Hambourg. Une formation par définition éphémère, dont l’effectif se renouvelle rapidement, mais où chaque nouvelle promotion apporte son lot de découvertes et de surprises. Avec toujours cette énergie débordante, parfois encore un peu désordonnée, de jeunes tempéraments qui s’affirment, et un potentiel artistique qui se révèle parfois de façon saisissante. Des soirées généralement longues et riches, où l’enthousiasme compense largement quelques approximations, et qui constituent toujours de réjouissantes invitations à l’espoir et à l’optimisme.
Intitulé The Pursuit of Harmony, le cru 2026 n’a pas vraiment l’ambition d’un programme très construit, mais propose plutôt une mosaïque de styles et d’époques, mêlant des chorégraphies de John Neumeier à différentes étapes de sa carrière, des travaux plus récents de Raymond Hilbert et même un très ancien Oh Lost, créé en 1942 sur le Nocturne opus 15 n° 1 de Chopin par Sybil Shearer, l’une des professeures les plus vénérées du chorégraphe américain. Emergent notamment Opus 67, énergique travail d’ensemble de Raymond Hilbert sur le quatrième mouvement du Second Trio avec piano de Chostakovitch, dont les incessantes recompositions de groupes sollicitent autant la cohésion de la troupe que les tempéraments individuels, ou encore le roboratif No Man Is an Island, pas de deux créé par Neumeier en 2020 sur une agréable chanson de David Berton, d’après un texte de John Donne. Et puis des confrontations plus exigeantes avec le langage du maître, notamment dans Spring and Fall, créé dans sa version intégrale en 1994, sur la Sérénade pour cordes de Dvorák, où les jeunes interprètes doivent apprendre à maîtriser une fluidité des enchaînements et une précision des rapports entre partenaires qui exigent une rigueur absolue.
En conclusion, les Petruschka-Variationen, créées en 1976 aux Schwetzinger Festspiele, sur les redoutables Trois mouvements de Pétrouchka de Stravinsky, transcrits pour piano par le compositeur lui‑même. Une pièce qui nous replonge dans une atmosphère résolument seventies, avec ses costumes aux couleurs acidulées, ses figures bondissantes et ses combinaisons rythmiques sans cesse renouvelées, sans chercher à raconter une nouvelle fois l’histoire du pantin de Stravinsky et de Fokine. Ici, c’est la musique elle‑même, avec son énergie nerveuse et ses brusques changements de caractère, qui tient lieu d’argument chorégraphique. Le piano devient ainsi le véritable personnage central, avec ici un soliste, le jeune Alexander Vorontsov, qui a fort à faire, aux prises à la fois avec une partition d’une difficulté diabolique et avec l’impératif de maintenir une coordination efficace avec les danseurs. Force est de constater que, musicalement, le compte n’y est pas toujours. Mais il faut saluer cette volonté de faire jouer toutes les musiques en direct, originales ou arrangées pour plus petit effectif, par de jeunes instrumentistes souvent à peine plus âgés que les danseurs eux-mêmes. Un pari courageux, qui contribue aussi à faire de ces soirées du Bundesjugendballett de véritables aventures collectives, avec leurs prises de risque, leurs fragilités et leurs moments de pur bonheur.
Laurent Barthel
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