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Une île de plaisirs, des oreilles à la fête

Lille
Opéra
10/06/2026 -  et 8, 11*, 13, 15, 17 octobre 2026
Georg Friederich Händel : Alcina, HWV 34
Karine Deshayes (Alcina), Adèle Charvet (Ruggiero), Jasmin White (Bradamante), Lunga Eric Hallam (Oronte), Lilit Davtyan (Morgana), Camille Chopin (Oberto), Ashley Riches (Melisso)
Le Concert d’Astrée, Emmanuelle Haïm (direction musicale)
Ewelina Marciniak (mise en scène), Natalia Mleczak (scénographie, costumes), Katarzyna Borkowska (lumières), Mikolaj Karczewski (chorégraphie)


(© Simon Gosselin)


Ce n’est pas la première fois qu’un metteur en scène réimagine les relations entre les personnages. Pour cette Alcina (1735), Ewelina Marciniak raconte une histoire un peu différente : Alcina vit sur une île où se pratique l’amour libre, chacun ayant la possibilité d’apprendre à se connaître et d’explorer sa sensualité. Dans cette production, Ruggiero, qui devient ici une femme, tombe amoureuse de la magicienne. Elle se détourne ainsi du couple qu’elle forme avec Melisso, lequel part à son tour sur l’île, accompagné de la sage et raisonnable Bradamante, pour retrouver son épouse et la ramener chez elle. Alcina a un fils, Oberto, qui ignore l’identité de son père et soupçonne sa mère de lui en cacher le nom. Quant à Morgana, la sœur d’Alcina, qui pratique le polyamour et vit en couple libre avec Oronte, elle tente d’attirer Bradamante.


Voilà une approche bien dans l’air du temps, ouverte et inclusive, féministe, même. Ce qui intéresse la metteuse en scène, c’est le destin de ces femmes libres, comme Alcina, qui ne se plient pas aux attentes et cultivent leur étrange et dérangeante singularité. La mise en scène délaisse ainsi la magie pour se focaliser sur la fragilité d’Alcina, tiraillée par l’amour et la peur de le perdre. Elle demeure cependant assez sage, voire chaste, malgré la présence de cinq danseurs – quatre hommes à l’allure plutôt asexuée et une femme – qui interagissent avec les solistes pour exprimer l’atmosphère sensuelle de l’île. Il faut également s’accommoder d’une scénographie et de costumes au goût douteux – ces teintes pastel, ce rose, cette poupée géante –, qui composent néanmoins un univers singulier et profondément personnel. La metteuse en scène caractérise assez finement chaque protagoniste, dont le physique, particulièrement étudié, témoigne d’une véritable démarche artistique. Le séjour sur cette île luxuriante du plaisir peut toutefois agacer, selon la réceptivité du spectateur au propos du spectacle et son propre état d’esprit.


L’Opéra de Lille a réuni une excellente distribution pour cette nouvelle production. Les oreilles, au moins, sont à la fête, à commencer par l’Alcina de Karine Deshayes, qui fait ici ses débuts dans le rôle. Si son incarnation peine à convaincre, en raison d’un jeu scénique trop ordinaire, son instrument offre beaucoup à admirer : nuances, délicatesse, expression des affects et maîtrise du phrasé. Sa prestation ne révèle toutefois qu’une partie du potentiel de cette artiste. Le Ruggiero d’Adèle Charvet affiche, en comparaison, davantage de solidité et de constance vocales, la chanteuse composant en outre son personnage avec une belle habileté. Jasmin White fait également preuve de ductilité et de nuance dans le rôle de Bradamante, tandis que la voix juvénile et la présence éclatante de Lilit Davtyan attirent l’attention en Morgana. Camille Chopin se montre tout aussi remarquable en Oberto, malgré une affreuse tenue qui la fait ressembler à une peluche verte et noire. Josh Lovell n’a, quant à lui, aucune difficulté à s’imposer en Oronte, fort d’une voix impeccablement projetée. Ashley Riches complète avec soin la distribution dans le rôle de Melisso en conciliant beauté du timbre et finesse du chant.


Sous la direction ferme et pleine d’élan d’Emmanuelle Haïm, la partition de Haendel gagne en intensité et en couleurs. Fidèle à son habitude, Le Concert d’Astrée se distingue tout particulièrement par la discipline de ses pupitres et la générosité de ses sonorités.


Le site de l’Opéra de Lille



Sébastien Foucart

 

 

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