|
Back
Mariage, attention danger Geneva Bâtiment des Forces Motrices 10/09/2026 - et 11*, 13, 14, 15, 16 octobre 2026 Stephen Sondheim : Company Loïc Suberville (Robert), Jasmine Roy (Joanne), Jeanne Jerosme (Amy), Neïma Naouri (Marta), Mélanie Paiement (April), Eva Gentilii (Jenny), Scott Emerson (Larry), Sinan Bertrand (Paul), Arnaud Masclet (Harry), Joseph De Cange (Peter), Nathan Desnyder (David), Marion Preïté (Sarah), Camille Mesnard (Susan), Myriana Hatchi (Kathy)
Orchestre de la Suisse Romande, Larry Blank (direction musicale)
James Bonas (mise en scène), Maël Burnouf (assistant à la mise en scène), Ewan Jones (chorégraphie), Stephanie Bron (assistante à la chorégraphie), Barbara de Limburg (décors), Nathalie Pallandre (costumes), Christophe Chaupin (lumières), Anouar Brissel (vidéo), Unisson Design (conception sonore)
 (© Magali Dougados)
Alain Perroux, nouveau directeur du Grand Théâtre de Genève, n’a jamais caché son intérêt pour Stephen Sondheim. Lorsqu’il dirigeait le Théâtre du Loup, il avait d’ailleurs programmé Sweeney Todd en 2008. Rien d’étonnant donc qu’il présente un ouvrage du compositeur pour sa première saison genevoise, témoignant ainsi son affection pour un musicien qui a profondément renouvelé la comédie musicale américaine.
Créé à Broadway en 1970, Company occupe une place charnière dans le parcours de Stephen Sondheim. Après avoir signé les paroles de West Side Story de Leonard Bernstein, le compositeur s’affirme ici comme un auteur majeur, capable de détourner les codes du musical pour ausculter les névroses de la société contemporaine. Le livret de George Furth abandonne la narration traditionnelle au profit d’une succession de tableaux autour de Bobby, célibataire new‑yorkais qui fête ses 35 ans. Ses amis sont mariés, ou prétendent l’être avec bonheur, mais leurs disputes, leurs frustrations et leurs petits arrangements avec la vérité offrent un catalogue peu engageant des joies conjugales. L’originalité de l’ouvrage tient à cette construction en mosaïque, à la fois ironique et mélancolique. Plutôt que de raconter une histoire d’amour, Stephen Sondheim dissèque les mécanismes du couple, la peur de l’engagement et, plus profondément, la difficulté d’être seul sans renoncer aux autres. Sa partition, syncopée, nerveuse, d’une redoutable précision rythmique, alterne numéros virtuoses, chansons introspectives et ensembles où les voix se croisent comme les pensées contradictoires des personnages. De « Getting Married Today », tourbillon verbal d’une future mariée prise de panique, à « Being Alive », bouleversante prise de conscience de Bobby, la musique ne se contente pas d’illustrer l’action, elle révèle ce que les personnages sont incapables de formuler. Mais encore faut‑il lui laisser la place. C’est là que le bât blesse et que l’on peut s’étonner du choix de Company pour un théâtre lyrique : les dialogues, interprétés en français, occupent une place considérable, tandis que les chansons, en anglais, sont réduites à la portion congrue. Le spectacle dure près de trois heures, entracte compris, et l’impression finit par s’installer que l’on assiste à une pièce de théâtre ponctuée de chansons plutôt qu’à une comédie musicale portée par sa partition. Bref, l’abondance de paroles finit par diluer la tension musicale.
Le spectacle conçu par James Bonas et chorégraphié par Ewan Jones n’en possède pas moins de solides atouts. Il s’agit d’une coproduction de Génération Opéra, qui a déjà circulé dans plusieurs maisons lyriques françaises, notamment à Bordeaux en septembre 2025. L’intérêt du projet réside notamment dans sa distribution de jeunes interprètes, réunis pour faire vivre un répertoire exigeant qui réclame autant de précision vocale que de sens du théâtre. Et justement, les chanteurs se révèlent tous d’excellents comédiens, capables de donner du relief aux situations, d’enchaîner les répliques avec naturel et de passer du jeu à la danse sans perdre leur énergie. La troupe forme un ensemble soudé, vif, mobile, qui donne du rythme aux scènes collectives et évite que la galerie de couples ne se transforme en simple défilé de caricatures. Dans une œuvre où chacun est à la fois personnage et observateur des autres, cette intelligence collective est essentielle. La chorégraphie insuffle un dynamisme bienvenu, même si l’agitation scénique ne saurait toujours remplacer l’intensité musicale.
A la tête de l’Orchestre de la Suisse Romande, Larry Blank connaît intimement les ressorts du théâtre musical américain. Son expérience de cet univers, de Bernstein à Sondheim, constitue un précieux atout pour rendre justice aux rythmes complexes, aux couleurs et aux changements de ton de la partition. L’OSR apporte la densité et les nuances nécessaires, dans une fosse qui doit soutenir le plateau sans l’écraser. L’amplification, incontournable dans ce type de production, permet de préserver l’intelligibilité des textes et l’équilibre entre voix et orchestre, mais rappelle aussi que nous ne sommes pas tout à fait dans les conditions d’écoute d’un opéra traditionnel. En fin de compte, ce Company séduit par la qualité de ses jeunes interprètes et par l’intelligence de son propos, quand bien même certaines répliques ont pris de l’âge. Sondheim avait compris, il y a plus d’un demi‑siècle, que le couple est moins une promesse de bonheur qu’un exercice permanent de négociation avec soi‑même et avec autrui.
Claudio Poloni
|