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La question toujours irrésolue Paris Opéra Bastille 10/08/2026 - et 11, 18* octobre 2026 Richard Wagner : Götterdämmerung Andreas Schager (Siegfried), Johannes Martin Kränzle (Gunther), Mika Kares (Hagen), Brian Mulligan (Alberich), Tamara Wilson (Brünnhilde), Sinéad Campbell Wallace (Gutrune, 3. Norn), Eve‑Maud Hubeaux (Waltraute), Aude Extrémo (1. Norn), Marie‑Andrée Bouchard‑Lesieur (2. Norn), (3. Norn), Margarita Polonskaya (Woglinde), Isabel Signoret (Wellgunde), Katharina Magiera (Flosshilde)
Chœur de l’Opéra national de Paris, Ching‑Lien Wu (cheffe de chœur), Orchestre de l’Opéra national de Paris, Pablo Heras‑Casado (direction musicale)
Calixto Bieito (mise en scène), Rebecca Ringst (décors), Ingo Krügler (costumes), Michael Bauer (lumières), Sarah Derendinger (vidéo), Bettina Auer (dramaturgie)
 (© Herwig Prammer)
La Walkyrie posait la question de la fin de l’Histoire. Siegfried n’y répondait pas. Commencé avec dix minutes de retard à cause d’une manifestation sur la place de la Bastille, Le Crépuscule des dieux non plus. C’est, depuis le début, la question irrésolue. Calixto Bieito, que l’on n’aura jamais vu venir saluer, entretient lui-même le flou : « Le Ring ne nous dit pas où nous allons, il nous renvoie à ce que nous sommes, ce que nous avons été et ce que nous pourrions devenir. Toutes les questions restent en suspens. » Il se dérobe donc, incapable de penser véritablement la tétralogie wagnérienne. En prendre le contrepied n’est pas faire preuve d’originalité. La rédemption par l’amour, avec le retour de l’anneau aux ondines ? Brünnhilde chante son immolation en tenant Grane, cheval bâton de la première journée, comme si toutes ses épreuves s’effaçaient, comme si, pour que quelque chose renaisse, il fallait que la femme s’abolisse dans l’enfant retrouvée. Sa douleur vengeresse, au II ? Après avoir été traînée en laisse à la cérémonie nuptiale, elle semble se donner à Hagen en un baiser goulu. Gutrune devient une fofolle déhanchée, attirée par les pratiques SM et copulant d’emblée avec Siegfried devant Hagen et Gunther. L’épopée vire parfois à la comédie bourgeoise...comme dans tant de productions.
Bieito fait du Bieito. Seule une idée éveille l’intérêt : des signes de confusion montrent que le philtre n’a peut-être pas rendu Siegfried totalement amnésique. On ne déteste pas non plus cet anneau à la fois jouet et carcan. >Mais le metteur en scène sert un propos éclaté et inabouti, du métier à tisser des Nornes – dont les fils rappellent les câbles des microprocesseurs des volets précédents – au dîner de nouveaux riches servi par les Filles du Rhin. La vidéo n’est évidemment pas en reste : images vacillantes d’églises, de théâtres, de grands halls aimés des dictatures, symboles de la faillite de toutes les modernités. Or voilà longtemps qu’un Chéreau, qui situait son Ring à l’ère industrielle, qu’un Harry Kupfer, qui y anticipait les lendemains d’apocalypse, avaient pensé la chose. En préservant la dimension mythique, que Bieito occulte : là gît au fond la raison de son ratage. Ils s’appuyaient également sur une formidable direction d’acteurs alors qu’il attend paresseusement le II pour s’intéresser aux personnages.
Sans avoir la tête épique, Pablo Heras-Casado s’avère plus heureux ici que dans les journées précédentes. Certes il attend la dernière scène du I pour assumer les tensions et la continuité du drame, se libérer, penser au théâtre et porter les chanteurs : à partir de là, l’œuvre se construit. Mais il ne les entraîne pas dans une vision, n’obtenant pas non plus de l’orchestre des nuances et des couleurs particulièrement raffinées – ce n’est plus celui de Philippe Jordan, qui, de son côté, privilégiait la plasticité plutôt que l’urgence. Bref, c’est mieux, mais en deçà des enjeux de la partition.
Au-delà des quelques réserves qu’elle inspire, la distribution surtout marque les esprits. A commencer par Tamara Wilson, toujours aussi ridiculement accoutrée : le vrai format de Brünnhilde, aigus glorieux et graves nourris, n’ayant nul besoin de se faire violence au II, où la colère et le désespoir poussent la voix dans derniers retranchements, jusqu’à la redoutable scène finale, incandescente. Pas un instant la ligne ne se rompt, tellement l’Américaine conserve la totale maîtrise de sa voix. Andreas Schager reste le Heldentenor de Siegfried, d’une vaillance à toute épreuve, jamais époumoné, mais il convainc moins en parvenu immature, où s’attendent une émission plus ductile et une mort plus extasiée. On trouvera rarement des Hagen aussi superbes vocalement que Mika Kares, un rien court de grave néanmoins, par le timbre et le chant – presque au détriment de la noirceur perverse du personnage, qui n’apparaît guère que dans l’appel du II. Du coup, la scène avec l’Alberich très policé de Brian Mulligan, pâlit un peu là où devraient nous terrifier deux figures du mal absolu.
Johannes Martin Kränzle donne un relief particulier, en revanche, au pleutre Gunther, frère de la Gutrune bien en voix de Sinéad Campbell Wallace. Eve‑Maud Hubeaux met beaucoup plus de subtilité dans sa Waltraute amochée que dans sa Fricka hier, impeccablement concentrée et homogène pour un récit dont les mots pourraient cependant saillir davantage. Les trois Nornes, au début, sont une Aude Extrémo aux graves abyssaux, une Marie-Andrée Bouchard-Lesieur d’une noblesse ténébreuse, une Sinéad Campbell Wallace moins affirmée qu’en Gutrune. Trois belles ondines égaient à la fin le début du III, menées par la délicieuse Margarita Polonskaya.
Didier van Moere
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