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Alchimie Lyon Auditorium Maurice Ravel 10/08/2026 - et 10 octobre 2026 Robert Schumann : Introduction et Allegro appassionato (Konzertstück) en sol majeur, opus 92 – Introduction et Allegro de concert en ré mineur, opus 134
Ludwig van Beethoven : Symphonie n° 6 en fa majeur « Pastoral-Symphonie, opus 68 Cédric Tiberghien (piano)
Orchestre national de Lyon, Simone Young (direction)
 C. Tiberghien (© Cassandra Golebiewski)
C’est une mini-résidence qu’effectue Simone Young auprès de l’Orchestre national de Lyon (ONL) : après une première (et magnifique) proposition dévolue à la musique française (voir ici), place au répertoire germanique, avec la juxtaposition des deux pages concertantes pour piano méconnues de Schumann et d’une des œuvres les plus célèbres et jouées de Beethoven, la Symphonie « Pastorale ». Le soliste de ce second programme n’est pas, cette fois, une vedette comme Gautier Capuçon, mais un pianiste français à la réputation solidement établie, notamment en Grande‑Bretagne, mais plus rare dans l’Hexagone, Cédric Tiberghien.
Aujourd’hui âgé de 51 ans, Cédric Tiberghien en fait facilement quinze de moins, et affiche une allure toujours aussi fringante qu’à ses débuts. S’il semble d’abord en retrait face à un orchestre trop péremptoire dans l’« Introduction » du Konzertstück, son piano s’affirme en reprenant le thème d’abord énoncé par la clarinette et le cor. Après la fanfare qui inaugure l’Allegro appassionato, il gagne encore en fièvre et en élan. A cette page d’un romantisme échevelé et d’une riche qualité mélodique, où se rencontrent l’énergie romantique et le bizarre schumannien, il apporte la subtilité et la nuance de son toucher, la netteté de ses traits l’équilibre du jeu entre les deux mains, qui lui permet de mettre en valeur les chants et contrechants d’une écriture soliste d’une grande densité. Quand la mélodie sourd des graves du clavier pour mieux s’élancer et se rompre, on admire la manière dont il en colore les embardées et les redites. A ce piano très investi répond un orchestre parfois un rien pesant, où se font entendre quelques déséquilibres dans les volumes que Simone Young s’efforce de lisser. Malgré cette petite réserve et les quelques facilités d’effets de la pièce, l’interprétation est une grande réussite.
L’Opus 134 est moins gratifiant que son devancier et, à première vue du moins, d’une substance moins consistante. Dans cette page qui compte parmi les dernières du compositeur avant sa descente au Rhin et son basculement dans la folie, l’orchestre est souvent réduit à jouer les utilités au service d’un piano brillant, celui de Clara Schumann, créatrice de l’œuvre en 1853. Si un thème passablement obstiné sert de fil conducteur, l’ensemble de la pièce est un peu désordonné. Cédric Tiberghien parvient pourtant à y retenir l’attention, en jouant en maître des ruptures et des continuités dans son affirmation virtuose. Comme dans l’Opus 92, il conserve, au milieu de cette profusion d’idées et de sentiments, un je‑ne‑sais‑quoi de classique et de tenu qui apporte de la cohérence et rapproche cette interprétation de celle d’un Murray Perahia, interprète de référence des deux morceaux. Ce sens de l’agogique conduit à une cadence très éloquente, puis à l’épanouissement sonore et poétique des mesures finales, où piano et orchestre s’articulent à merveille.
Après avoir s’être chaleureusement associé à l’orchestre au moment des saluts, Tiberghien invite Simone Young – qu’on ne savait pas pianiste – à s’asseoir à ses côtés pour jouer l’Abendlied (« Chant du soir ») qui conclut les Klavierstücke für kleine und grosse Kinder (« Pièces pour piano pour petits et grands enfants ») de l’Opus 85. S’il ne s’agit peut‑être pas du meilleur Schumann, ce bis est l’occasion d’un moment de complicité sympathique.
On revient en terrain plus familier avec la Symphonie « Pastorale ». Dès le premier mouvement, Simone Young impressionne par le mélange de précision et de décontraction avec lequel elle conduit le discours et installe la masse orchestrale, par la rondeur et l’équilibre qu’elle lui confère, par le fruité des sonorités qu’elle tire de chaque pupitre, qu’elle semble activer comme en jouant de la console d’un orgue. Si la lisibilité de ses signaux est magnifique (quelle main gauche !) et si elle apporte à cet « Eveil de sentiments de contentement en arrivant à la campagne » sa jubilation inhérente, la souplesse de la direction est telle qu’il y manque ce surplus de tension et ce halètement qui pourraient, à notre sens, rapprocher cette page du « Ah, quelle joie de te retrouver, Jardin ! » de L’Enfant et les Sortilèges. La Szene am Bach s’accorde en revanche à la perfection au style de la cheffe, qui y trouve une pulsation idéale et fait merveille dans la mise en valeur des dialogues de la petite harmonie (mention spéciale à la flûte de Jocelyn Aubrun). Dans la fête villageoise du troisième mouvement, elle se garde de surjouer la rusticité et de tomber dans le piège d’une rhétorique beethovénienne qui peut ici être un peu lassante, en donnant toujours un très beau fini à la sonorité. L’Orage qui suit évite de même les excès : loin d’être une tempête existentielle (comme celle qui ouvre par exemple La Walkyrie), il est ramené ici à ses justes proportions, celles d’un orage passager dans le ciel d’une journée d’été à la campagne. Enfin, après une transition bien menée, le chant d’action de grâce qui vient achever la fresque est entonné avec souplesse par les premiers violons avant de gagner en volume et d’être repris par l’orchestre, en faisant entendre de très beaux détails dans les cuivres et les voix intérieures des cordes graves.
Si l’on en juge par ce que l’on entend (et ce qu’on a entendu lors du précédent concert), ainsi que par les nombreux sourires sur les visages des musiciens de l’ONL, la rencontre de ces derniers avec la cheffe invitée est une réussite : il y a ici une alchimie qui fonctionne, dans un climat bien différent de celui instauré par la direction souvent plus impérieuse de l’habituel maestro de l’orchestre, Nikolaj Szeps-Znaider. Il semblerait que le mandat de Simone Young à la tête de l’Orchestre symphonique de Sydney se termine en 2029, soit au même moment que celui du chef danois à Lyon : de quoi donner des idées à la direction de l’ONL ?
François Anselmini
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