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Raccords et sutures

Strasbourg
Opéra national du Rhin
09/14/2026 -  et 15* septembre 2026
Richard Wagner : Lohengrin : Prélude et Récit du Graal – Suite symphonique sur des thèmes de Götterdämmerung et Tristan und Isolde (arrangement Matthew Straw) – Suite « Siegmund » d’après Die Walküre (arrangement Matthew Straw)
Georges Bizet : Carmen : Prélude et air « La fleur que tu m’avais jetée »
Jules Massenet : Werther : Air « Pourquoi me réveiller »
Richard Strauss : Suite de Der Rosenkavalier, opus 59, TrV 227d : Trio et finale
Erich Wolfgang Korngold : Die tote Stadt, opus 12 : Air « Mein Sehnen, mein Wähnen »

Michael Spyres (ténor)
Orchestre philharmonique de Strasbourg, Matthew Straw (direction)


M. Spyres, M. Straw (© Opéra national du Rhin)


Le ténor américain Michael Spyres, l’Orchestre philharmonique de Strasbourg et Marko Letonja : ce fut, en 2021, l’affiche d’un disque exceptionnel et de mémorables concerts. A l’époque, l’étiquette accrocheuse de « Baritenor » n’était pas exempte de tentations marketing, mais l’exigence artistique du projet restait indiscutable.


Cinq ans plus tard, même équipe, pour deux soirées, mais cette fois sur la scène de l’Opéra national du Rhin. Le concept de « Baritenor » a fait long feu, Michael Spyres paraissant en pleine mutation vers les rôles de Heldentenor, avec des apparitions régulières à Bayreuth, et même un téméraire Tristan intégral sur scène, au Met de New York, en mars dernier. Une évolution bien reflétée par un programme, du moins tel qu’annoncé, qui fait la part des choses entre l’avant et un tangible après : Massenet, Bizet, Schreker, Wagner... De quoi susciter beaucoup de curiosité quant au Michael Spyres actuel.


Et puis, coup de théâtre, tout change : Marko Letonja se désiste sur le tard, la mezzo‑soprano Brigitta Listra s’éclipse elle aussi de l’affiche sans plus d’explication, et apparaît opportunément, au côté de Michael Spyres, le nom de Matthew Straw, jeune chef assistant bien connu à Strasbourg : on lui a confié Gypsy de Jule Styne ici, mais il participait déjà depuis deux ans à la préparation de nombreuses productions de l’Opéra national du Rhin. Quant au programme modifié, il tient moins du récital que de la charade. La brève biographie du chef nous apprend au passage : « En août 2026 Matthew Straw co‑fonde avec Michael Spyres le projet “Wagner X For All” qui vise à rendre ses arrangements sur la musique de Wagner (sic) accessibles au public ». Question immédiate qui nous vient dès lors à l’esprit : le public a‑t‑il vraiment besoin des arrangements de Matthew Straw, ou est‑ce Matthew Straw qui a besoin de trouver un public ?


Sur le papier déjà, la Suite symphonique (arrangement Matthew Straw) sur des thèmes du Crépuscule des dieux et Tristan et Isolde intrigue. Pot‑pourri ? Medley pour croisière à thème wagnérien ? Que trouve‑t‑on en réalité ? La juxtaposition de quatre moments : le début de la scène des Nornes (mais les huit premières mesures seulement, soit la moitié d’une phrase musicale dès lors tronquée), un fragment de lever de soleil, jusqu’à l’entrée de Brünnhilde, puis, une trentaine de pages plus loin, la fin du duo d’adieu de Siegfried à Brünnhilde sur son rocher, et enfin, au moment précis où l’on attend l’appel de cor du « Voyage de Siegfried sur le Rhin »... tout le monde se téléporte en Bretagne pour conclure sur le « Liebestod » de Tristan. Un patchwork bizarre, pour ne pas dire absurde, et surtout parfaitement inutile.


Même genre de collage, mais avec voix cette fois, pour la Suite « Siegmund », tirée de l’acte I de La Walkyriee. Prélude, puis enchaînement direct avec une scène III où on découpe dans le rôle de Siegmund ses principaux morceaux de bravoure, dont les très attendus « Ein Schwert verhiess mir der Vater », « Winterstürme wichen dem Wonnemond » et « Siegmund heiss ich und Siegmund bin ich », segments raccordés avec un sens du cousu main qu’on peut diversement apprécier. Cas le plus abrupt, celui qui fait vraiment sursauter : le montage qui soude « Selig schien mir der Sonne Licht; den Scheitel umgliss mir ihr wonniger Glanz » à « [...] der Lenz lacht in den Saal! », ce qui revient à couper brutalement la parole à Siegmund en plein monologue « au coin du feu », pour la lui rendre immédiatement, mais vingt‑sept pages de partition plus loin. Sur le papier, les deux bords de la suture coïncident, au problème près que l’ellipse évacue rien moins que le retour de Sieglinde, son récit du glaive, l’étreinte, la porte qu’un vent effrayant fait battre... donc tout ce qui transforme une banale exclamation à propos du printemps en une réplique porteuse d’un vrai coup de théâtre. En termes de dramaturgie wagnérienne, un non‑sens total.


Le dernier arrangement au menu n’est pas de Matthew Straw, et puis, à vrai dire, personne ne sait vraiment qui l’a mis en forme. Il s’agit de la Suite du Chevalier à la rose, TrV 227d, opus 59, publiée en 1945, belle page de concert en soi, qui « résume » tout l’opéra en 25 minutes, mais ici réduite à sa seule dernière partie, la plus discutable, à partir du Trio. Un travail qui n’est, à coup sûr, pas de la main de Strauss, auquel il est difficile d’attribuer une conclusion aussi bruyante et vulgaire, fût‑ce dans le sillage du baron Ochs. On le doit plus vraisemblablement au chef Artur Rodzinski, qui en dirigea la première exécution connue à New York, en 1944. Selon certaines sources d’époque, Rodzinski présentait lui‑même cette suite comme son propre arrangement et indiquait que la séquence de valse finale, et surtout sa ronflante coda, devaient beaucoup à l’aide de son jeune assistant d’alors : un certain Leonard Bernstein ! Comme quoi, le tripatouillage des chefs‑d’œuvre est une pratique qui ne date pas d’hier.


Bernstein avait 26 ans à l’époque. Matthew Straw en a aujourd’hui 28. Erreurs de jeunesse, sans doute, mais dont on se serait bien passé ce soir. Cela dit, la direction de Matthew Straw ne manque pas d’intérêt : alerte et souple, elle trouve quelques beaux élans, marque d’un chef bon musicien, même si son emprise sur l’Orchestre philharmonique de Strasbourg reste insuffisante. Celui‑ci paraît surtout lancé en roue libre dans des pages qu’il connaît bien mais qu’il traverse sans se soucier des détails, avec trop de moments approximatifs, dont un Prélude de Lohengrin incertain et de bien vilains flonflons printaniers dans La Walkyrie.


Aucune négligence technique, en revanche, du côté de Michael Spyres, qui nous délivre une véritable leçon de contrôle vocal : chaque difficulté – et elles ne sont pas rares – est artistement négociée, avec immédiatement la bonne parade lorsque la voix menace de se dérober. Cela dit, aujourd’hui, les aigus de « Pourquoi me réveiller » du Werther de Massenet paraissent davantage conquis que naturels, certaines notes de passage détimbrent dans « La fleur que tu m’avais jetée », et le Récit du Graal de Lohengrin, même chanté isolément, révèle des signes de fatigue sur sa dernière phrase. En fait, c’est toujours la même zone de la tessiture qui commence à s’élimer, celle d’un ténor dont la voix sonne de plus en plus comme celle d’un baryton clair, encore que doté d’une remarquable puissance de projection.


Ici, c’est Siegmund qui convainc le mieux, avec un sens de la ligne qui ne déparerait pas dans l’opéra italien, compliment à double tranchant : le mot, l’intonation, la vigueur de l’accent, bref le drame wagnérien dans son expression la plus héroïque, paraissent trop élégants et policés pour un héros censé vivre en fuyard éternellement traqué. Une proposition autre, qui s’éloigne sciemment des clichés du chant wagnérien traditionnel, mais qu’on peut trouver insuffisante, même si la qualité du matériau paraît souvent sidérante.


Note finale plus modeste, et là ouvertement dans le registre d’un baryton, avec l’Air de Pierrot « Mein Sehnen, mein Wähnen » extrait de La Ville morte. Une mélodie enjôleuse, mais à laquelle manque terriblement son chœur féminin en coulisses. Certes, on peut s’en passer, mais au prix d’un véritable déficit d’ambiance, voire d’une dénaturation. Tant pis, puisque ce soir on n’en est plus tout à fait à une près !


En bis, on retrouve le Spyres d’antan : d’abord « Träume », des Wesendonck-Lieder, platement accompagné mais d’une belle suavité, puis « L’Ile inconnue » des Nuits d’été de Berlioz, toujours délicieuse, à la fois raffinée et teintée d’un humour de bon aloi. En définitive, ce Spyres‑là nous paraissait tellement plus juste !



Laurent Barthel

 

 

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