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Portrait en pied de l’Ensemble intercontemporain Paris Cité de la musique 09/19/2026 - Pierre Boulez : Dérive 3
Győrgy Ligeti : Concerto de chambre
Unsuk Chin : Gougalōn. Scenes from a Street Theatre
Kaija Saariaho : Semafor
Gérard Grisey : Partiels Mariam Rezaei (platines)
Ensemble intercontemporain, Pierre Bleuse (direction)
 P. Bleuse (© Anne-Elise Grosbois)
Tout anniversaire digne de ce nom réserve son lot de raretés, voire d’inédits : 2025, année du centenaire de la naissance de Pierre Boulez (1925‑2016), vit l’exhumation de Poésie pour pouvoir (1958), partition hybride et problématique, qui n’avait sans doute pas vocation à sortir du tiroir dans lequel le compositeur l’avait lucidement confinée (malgré la révision de la partie électronique par Marco Stroppa et Carlo Lorenzi) ; 2026, année du cinquantenaire de l’Ensemble intercontemporain (EIC), voit quant à elle la création mondiale de Dérive 3. Un opus (posthume) festif et rutilant, où la prolifération symptomatique du matériau est circonscrite à sept petites minutes.
De quoi inaugurer en fanfare ce « Grand soir » tout en consacrant l’intégration de l’EIC à la Philharmonie de Paris. Comme souvent avec l’auteur de Pli selon pli, les racines généalogiques sont « multiples » : quelques mesures extraites du Visage nuptial ont donné naissance, en 1987, à une courte pièce de circonstance (l’inauguration de la Menil Collection à Houston) intitulée Initiale. Un nouvel avatar en sortit en 1992 sous le titre de Fanfare afin d’honorer les 80 ans de Georg Solti. L’effectif pour deux groupes de cuivres témoigne de l’intérêt de Boulez pour les cori spezzati vénitiens dont on trouvera les traces aussi bien dans Répons que dans les concerts du Domaine Musical – en 1956, deux Canzone dalle « Sacræ Symphoniæ » de Giovanni Gabrieli précèdent les Symphonies d’instruments à vent de Stravinsky. Le musicologue Peter O’Hagan a finalisé la partition en y associant les parties de percussions, fruit d’un autre manuscrit, mais la coda demeure en suspens, conformément aux volontés du maître : « Pour finir [-] Cloches, Accords immobiles. Ringing the bells – permutations ». Parmi les musiciens supplémentaires, on aperçoit Jens McManama, corniste ayant rejoint les rangs de l’EIC dès 1979 et parti à la retraite en 2024.
L’essentiel du programme consiste en quelques chefs‑d’œuvre du XXesiècle inscrits depuis belle lurette au répertoire de l’ensemble. De fait, ils brossent une manière de portrait en pied du « Stradivarius de la musique contemporaine » (dixit le jury du prestigieux Polar Music Price en 2022). Les œuvres de Győrgy Ligeti (1923‑2006) sont à l’Ensemble intercontemporain ce que les symphonies de Beethoven sont aux Philharmoniques de Berlin ou de Vienne : des classiques qu’il convient de remettre régulièrement sur le métier. Dans le Concerto de chambre (1968), Pierre Bleuse tisse avec un soin de couturière une large texture micropolyphonique et obtient de saisissants contrastes dynamiques qui théâtralisent au maximum les idiosyncrasies ligétiennes (saturation aussitôt suivie d’un unisson, opposition de registres extrêmes, etc.). Le quotidien trépidant des quartiers populaires de Séoul s’impose dans le jouissif Gougalōn. Scènes de théâtre de rue (2009) d’Unsuk Chin (née en 1961), entendu lors du dernier festival ManiFeste au Centquatre-Paris. On se délecte de la virtuosité transcendante de chaque interprète, du percussionniste Aurélien Gignoux au contrebassiste Nicolas Crosse, l’acoustique plus flatteuse de la Cité de la musique attisant le pittoresque des différentes percussions (impayable solo de xylophone dans « La Diseuse de bonne aventure ricanante aux fausses dents »).
Dans Semafor (2020) pour huit instruments de Kaija Saariaho (1952‑2023) comme dans l’emblématique Partiels (1975) de Gérard Grisey (1946‑1998), frappe la lecture analytique du chef, qui ne renonce pas pour autant aux vertus pneumatiques de sa direction – la musique respire. Les mélopées des vents (contrebasson, clarinette) ressortent avec une forte individualité (Semafor) quand les mixtures parfois astringentes de Partiels (contrebasse granuleuse, spectre d’harmoniques, bruit blanc), participent d’une auscultation microscopique du son, aux relents quasi lachenmanniens.
 V. Kafelnikov, M. Rezaei (© Anne-Elise Grosbois)
Un tissu connectif expérimental d’un genre nouveau singularise cette soirée : la platiniste Miriam Rezaei s’est emparée d’enregistrements d’archives de l’EIC. Projeté en plan fixe dans la salle, le ballet de ses mains glissant sur la console provoque scratch, beat juggling et mixage. Des morceaux célèbres et méconnus, reconnaissables (Première Symphonie de chambre de Schoenberg, Notations de Boulez) ou défigurés, jaillissent par intermittence des haut‑parleurs comme si l’auditeur vivait un siècle d’histoire musicale en un vertigineux raccourci. Les deux moments les plus spectaculaires demeurent toutefois les contributions de la harpiste Valeria Kafelnikov puis du percussionniste Aurélien Gignoux.
Visionnaire, Pierre Boulez souhaitait bâtir des « structures » et des institutions qui pussent lui survivre. La performance magistrale donnée par l’Ensemble intercontemporain en la Philharmonie de Paris exauce (doublement) ses vœux. L’aventure se poursuit.
Jérémie Bigorie
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