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Voyage entre les étoiles et le paradis Lucerne Centre de la culture et des congrès 08/30/2026 - Missy Mazzoli : Sinfonia (for Orbiting Spheres)
Gustav Mahler : Rückert-Lieder – Symphonie n° 4 en sol majeur
Joyce DiDonato (mezzo-soprano)
The Met Orchestra, Yannick Nézet‑Séguin (direction)
 J. DiDonato, Y. Nézet‑Séguin (© Manuela Jans/Lucerne Festival)
Pour sa première apparition à Lucerne avec l’Orchestre du Met de New York, Yannick Nézet‑Séguin a imaginé un programme à la fois cohérent et singulièrement contrasté : Sinfonia (for Orbiting Spheres) de Missy Mazzoli, les Rückert‑Lieder puis la Quatrième Symphonie de Mahler, avec Joyce DiDonato en fil rouge. Une soirée où l’immense machine orchestrale new‑yorkaise a réussi à passer, en quelques mesures, de la matière cosmique à l’intimité la plus bouleversante.
En guise d’« amuse-bouche », Yannick Nézet-Séguin et son orchestre ont présenté Sinfonia (for Orbiting Spheres) de Missy Mazzoli, une œuvre créée en 2014 et révisée en 2016. La compositrice américaine, née en 1980, y imagine littéralement une musique « en forme de système solaire » : de petites cellules tournent, se combinent et engendrent progressivement de plus vastes orbites, avant que la musique ne revienne à son point de départ, mais légèrement transformée. Commandée par le Philharmonique de Los Angeles, la partition a été créée au Walt Disney Concert Hall sous la direction de John Adams. Missy Mazzoli détourne l’orchestre symphonique de ses habitudes : glissandos, textures mouvantes, pulsations qui semblent constamment se dérober, sons électroniques, piano-synthétiseur et surtout des harmonicas confiés à plusieurs instrumentistes. La partition mêle des sons enregistrés et des effets instrumentaux insolites. Le résultat n’a rien d’une démonstration technologique. Tout flotte, tournoie, se superpose. Les timbres semblent moins s’affronter que graviter les uns autour des autres. L’Orchestre du Met en fait ressortir le caractère hypnotique : une musique qui ne raconte pas une histoire mais crée un espace, presque une sensation d’apesanteur. Une excellente manière d’ouvrir la porte de l’univers mahlérien.
Avec les Rückert-Lieder, l’immensité cosmique se transforme en confidence. Joyce DiDonato – qui faisait pour l’occasion ses débuts à Lucerne – aborde Mahler avec une intériorité remarquable. Pas de grandiloquence, pas d’effet appuyé, le public a véritablement l’impression d’entendre son âme et son cœur. La voix demeure ce merveilleux instrument que l’on connaît : sensuelle, corsée, charnelle, riche de cette matière sombre qui donne tant de relief aux phrases mahlériennes. Mais elle sait aussi se faire infiniment fragile. Dans « Ich bin der Welt abhanden gekommen », notamment, le chant semble se retirer du monde plutôt que vouloir le dominer. Les pianissimi deviennent presque impalpables. Quelques difficultés dans l’aigu rappellent toutefois que la voix n’est pas infaillible, certaines notes perdant un peu de leur facilité et de leur rayonnement. Mais ces fragilités restent secondaires face à la densité expressive d’une telle interprétation.
Dans la Quatrième Symphonie, Yannick Nézet-Séguin impose d’emblée une vision très personnelle de Mahler. Car ce qui frappe surtout ici, c’est une conception moins tragique que lyrique. Le chef ne cherche ni le Mahler métaphysique et torturé, ni les abîmes existentiels qui ont marqué tant de lectures de l’œuvre ; il choisit plutôt la voix de la lumière et de la tendresse ainsi que de l’ironie. Les épisodes grotesques gardent leur pointe de sarcasme sans basculer dans le cauchemar, les brusques cassures deviennent des changements de décor. L’Orchestre du Met se montre idéal pour cette lecture. Bois d’une extraordinaire précision, cordes souples et lumineuses, cuivres capables de surgir puis de disparaître en un instant, la formation new-yorkaise possède une plasticité remarquable.
Dans le Finale, on retrouve une Joyce DiDonato qui change complètement de personnage. Après les Rückert‑Lieder, où elle a exploré les territoires les plus secrets de l’âme adulte, elle devient une enfant qui raconte naïvement ce qu’elle découvre au paradis. Mais la chanteuse ne cherche pas à fabriquer une voix d’enfant, elle conserve son timbre de mezzo, sa plénitude et toute son expérience. Elle change la manière de regarder le monde, racontant les merveilles du paradis avec une simplicité presque désarmante. Bref, une soirée où Mahler, débarrassé de ses oripeaux tragiques, pouvait redevenir ce qu’il est aussi : un compositeur de la grâce et de l’ironie.
Claudio Poloni
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