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Ariane perd son fil sur Mars Salzburg Haus für Mozart 08/02/2026 - et 7*, 10, 14, 24, 28 août Richard Strauss : Ariadne auf Naxos, opus 60 Kate Lindsey (Der Komponist), Christina Nilsson (Primadonna/Ariadne), Eric Cutler (Der Tenor/Bacchus), Ziyi Dai (Zerbinetta), Christoph Pohl (Ein Musiklehrer), Johannes Silberschneider (Der Haushofmeister), Jonas Hacker (Ein Tanzmeister), Blaz Stajnko (Ein Perückenmacher), Fabian‑Jakob Balkhausen (Ein Lakai), Fabio Dorizzi (Ein Offizier), Leon Kosavic (Harlekin), Michael Porter (Scaramuccio), Lukas Enoch Lemcke (Truffaldin), Theodore Browne (Brighella), Jasmin Delfs (Najade), Anja Mittermüller (Dryade), Marlene Metzger (Echo)
Wiener Philharmoniker, Manfred Honeck (direction musicale)
Ersan Mondtag (mise en scène, décors, costumes), Franck Evin (lumières), Alexander Pannier (vidéo), Till Briegleb (dramaturgie)
 (© Salzburger Festspiele/Thomas Aurin)
On a trop souvent reproché à Markus Hinterhäuser de s’en être tenu pendant de longues années au même cercle fermé de metteurs en scène, pour ne pas lui reconnaître ici une intéressante tentative de renouvellement, en confiant cette nouvelle Ariane à Naxos à Ersan Mondtag, plasticien et metteur en scène allemand, révélé pour l’essentiel à Anvers. Depuis 2020, les habitués de l’Opera Ballet Vlaanderen ont pu se familiariser avec l’univers singulier de cet artiste « interdisciplinaire » : de convaincants débuts avec Le Forgeron de Gand de Schreker, avant un non moins original Lac d’argent de Weill puis, plus récemment, une Salomé de Strauss apparemment moins aboutie...
Entre-temps, entrée remarquée – en fait surtout très discutée – des Pêcheurs de perles réinterprétés par Ersan Mondtag au répertoire du Staatsoper de Vienne, maison qui s’apprêterait bientôt à lui confier sa prochaine Tétralogie. Et Bayreuth s’est aussi mis sur les rangs pour un nouveau Parsifal. Donc indéniablement une valeur montante, et même un vrai talent, comme en attestait encore, au printemps dernier, une brillante mise en scène des Oiseaux de Braunfels à Wiesbaden, certes moins exposée médiatiquement, mais remarquablement aboutie. Reste à savoir quels risques on prend aujourd’hui à lancer un tempérament théâtral aussi frais et sincère dans notre vieux monde confiné de l’opéra, toujours friand de nouvelles gloires mais impitoyable à chaque déconvenue. Ne serait‑ce pas là aller beaucoup trop vite ?
Car, pour cette entrée dans le grand bain salzbourgeois, force est de constater que cette mise en scène d’Ariane à Naxos a tout d’un déconcertant pas de côté, les défauts et les excès d’une inventivité insuffisamment maîtrisée venant trop souvent occulter l’originalité et l’intérêt d’un projet qui demeure, en soi, respectable. Postulat de départ : Ariane à Naxos est historiquement un divertissement élitiste, jeu d’esprit de haute volée signé par deux suprêmes artistes, Richard Strauss et Hugo von Hofmannsthal, mais créé, du moins dans sa version définitive, alors que la Première Guerre mondiale faisait rage aux portes de leur monde raffiné. D’où l’idée d’une culture « en capsule », totalement détachée de son contexte, que la mise en scène d’Ersan Mondtag tente de transposer dans l’échappatoire d’une poignée de milliardaires réfugiés sur Mars, d’ici un ou deux siècles, environnement « terrestre » reconstitué de toutes pièces, notre planète d’origine étant devenue, entre‑temps, à peu près inhabitable. Mais comme ces nantis trouvent que leur existence artificielle manque décidément d’un peu d’art à consommer, ils invitent sur leur planète stérile quelques artistes, le temps d’une soirée de divertissement plus ambitieuse, tout en continuant à démontrer par leur comportement et leurs exigences imprévisibles que le manque de discernement et de véritable culture qu’on leur prête habituellement n’est pas qu’un cliché. De fait, il suffit d’une furtive modification du texte original du majordome au cours du Prologue, l’homme le plus riche de Vienne devenant ici l’homme le plus riche du monde, pour voir clairement qui est visé.
Pourquoi, en définitive, ce concept plutôt intelligent et fertile ne fonctionne‑t‑il pas bien, comme si Mondtag lui‑même s’était laissé « encapsuler » dans sa propre bulle dramaturgique ? Sans doute parce que, même artificielle et décalée par rapport à son contexte historique réel, Ariane est un ouvrage parfaitement équilibré, où tout repose sur de subtils dosages référencés, système d’une complexité délicieusement fragile, qu’une telle transposition ne respecte plus du tout. Passe encore pour un Prologue d’une facture conventionnelle, où le futurisme du propos se limite à des costumes façon Star Trek pour la domesticité des possédants, et à un grand hublot au fond où passent des vaisseaux spatiaux de toutes formes, jusqu’à des nefs totalement extravagantes (les invités arrivant successivement à la fête ?). Le curieux décor, mi‑copie de cathédrale, mi-bunker, dont les formes et couleurs évoquent vaguement l’Art déco de l’ensemble architectural du Karl‑Marx‑Hof de Heiligenstadt, fonctionne bien (à l’exception d’une acoustique globalement défavorable aux voix), et somme toute, avant l’entracte, cette Ariane reste « normale », avec juste quelques vrais défauts, dont l’hyperactivité physique imposée à un Compositeur tellement affairé et nerveux que la pauvre Kate Lindsey, qui de toute façon n’a pas la flexibilité vocale requise, y paraît fourvoyée (il ne suffit pas d’être un bon Octavian pour incarner correctement ce rôle‑là, certes travesti aussi, mais très différent). On note au passage l’excellent Maître de musique de Christoph Pohl, et le Majordome idéalement hautain du prestigieux comédien autrichien Johannes Silberschneider, mais, avec un Compositeur qui sans cesse brise ses lignes, maltraite son émission, attaque ses aigus par en dessous, bref force inutilement son expressivité au lieu de simplement bien chanter, ce Prologue ne peut que laisser sur sa faim, outre les multiples interrogations que le concept scénique laisse sans réponse.
 (© Salzburger Festspiele/Thomas Aurin)
Après l’entracte, le mystère s’épaissit. Même décor, mais il neige, sur trois carcasses d’animaux terrestres qui sont venus mourir là (pourquoi ? comment ?). Naïade et Dryade dotées de costumes joliment poétiques, mais accoutrement peu seyant pour Echo, déguisée en petit nuage suspendu aux formes rebondies. Au demeurant trois jolies voix, mais celle d’Echo obstinément aspirée acoustiquement par le trou central du plafond. Conception essentiellement « terrestre » et archaïque pour Ariane, costume et perruque à dominante rougeâtre, esthétique très physique, glaise, muscles à vif, pulsions primitives des corps, amplifiée par un groupe de danseurs omniprésents (chorégraphie de bon niveau, mais encombrante), alors que Bacchus, lui, appartient à un autre monde, plus futuriste, où on se déplace désormais sans effort d’une planète à l’autre, habile transposition de la hiérarchie mythologique entre une mortelle abandonnée et le dieu qui consent à descendre vers elle. Combinaison dorée moulante et ailes sur le casque : un costume moyennement seyant pour Eric Cutler, qui se tire honorablement de son rôle impossible, mais sans pouvoir compter ni sur la totale stabilité d’une voix encore essentiellement lyrique, ni sur l’impact glorieux d’une voix héroïque qu’il n’a pas, et qui surtout ne sait pas se tenir correctement en scène, gestes parasites, attitudes avachies... rien de très convenable pour un dieu, même psychiquement perturbé. L’Ariane de Christina Nilsson paraît plus digne, et même d’un véritable aplomb, avec un timbre svelte bien en situation. Un remplacement relativement tardif, mais de très bon niveau, Elīna Garanca ayant annoncé quelques mois seulement avant la première qu’elle renonçait à mettre Ariane à son répertoire (attitude somme toute logique, on se demande d’ailleurs qui avait pu persuader auparavant la diva lettonne d’essayer d’aborder un emploi aussi étranger à ses possibilités du moment...).
Joli quatuor de masques, aux voix fraîches, dans des costumes comme échappés d’une turquerie du Bourgeois gentilhomme – filigrane pertinent – mais auxquels le metteur en scène impose des mouvements synchronisés qui devraient être mieux réglés. Et accorte Zerbinette de la soprano chinoise Ziyi Dai, aussi à l’aise physiquement que vocalement, même quand autour d’elle Ersan Mondtag décide subitement de tout faire vaciller sous l’emprise de substances récréatives fumées en direct. L’air de bravoure « Grossmächtige Prinzessin » devient dès lors prétexte à divers accouplements entre chanteurs et danseurs, le tout ne visant plus du tout à dissiper les illusions d’Ariane, qui a fui en coulisses, mais bien à déniaiser le Compositeur, qui en fait... est une compositrice, ce que le Prologue ne laissait pas du tout deviner.
Donc beaucoup d’idées qui fusent, et sans doute trop, la production gardant une vraie valeur esthétique, mais l’ensemble paraissant artificiellement plaqué sur le sujet. Fin ambiguë : le majordome réapparaît pendant l’apothéose et appuie sur un bouton qui, apparemment, fait exploser le vaisseau de Bacchus et Ariane alors qu’il vient tout juste de décoller. Conspiration fomentée de longue date, un lapsus de ce même majordome pendant le Prologue laissant effectivement présager une « explosion » et non un simple feu d’artifice ? Mais qui est, ici, le personnage réel incarnant Bacchus ? Le maître des lieux, ou un potentat galactique quelconque ? Questions là encore sans réponse. Ce qui n’empêche pas d’autres ultimes images vidéo, dont un couple de cosmonautes en train d’admirer (sur Terre ?) une aurore boréale : peut-être le voyage de noces de Zerbinette et de son épouse compositrice ?
En fosse, on attendait beaucoup des Wiener Philharmoniker dans cette partition dont ils détiennent a priori tous les secrets. Coup d’œil jeté en fosse : une moyenne d’âge assez élevée, ce qui paraît conforme à la tradition de réserver Ariane à Naxos à l’élite des musiciens de la formation. A moins qu’ici on trouve tout simplement ceux que les difficultés du Saint François d’Assise de Messiaen programmé parallèlement ont rebuté ? Toujours est‑il que Manfred Honeck ne parvient pas à tirer totalement parti de son prestigieux instrument, en paraissant parfois le brutaliser, l’empêcher de respirer à l’aise, avec des transitions occasionnellement malhabiles et quelques manques de transparence. Ici encore, l’impression d’un travail pas complètement accompli.
Laurent Barthel
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