|
Back
L’orchestre qui ne transpire jamais Baden-Baden Festspielhaus 07/04/2026 - et 5 juillet 2026
4 juillet – et 3 juillet 2026 (Spoleto)
Serge Rachmaninov : Rhapsodie sur un thème de Paganini, opus 43 – Symphonie n° 2 en mi mineur, opus 27 Beatrice Rana (piano)
London Symphony Orchestra, Yannick Nézet‑Séguin (direction)
5 juillet
Ludwig van Beethoven : Concerto pour violon en ré majeur, opus 61
Richard Wagner : Tristan und Isolde (Acte III)
Vilde Frang (violon), Sara Jakubiak (Isolde), Clay Hilley (Tristan), Marina Prudenskaya (Brangäne), Franz-Josef Selig (Le roi Marke), Gyula Orendt (Kurwenal), Neal Cooper (Melot), Michael Gibson (Le jeune marin, Le berger), James Emerson (Le timonier)
London Symphony Orchestra, Sir Antonio Pappano (direction)
 B. Rana, Y. Nézet-Séguin (© Michael Gregonowits)
Second week‑end d’été passé par Yannick Nézet‑Séguin à Baden‑Baden, avec cette fois, coutume désormais bien établie, un orchestre de grand format. En l’occurrence on se réjouit particulièrement de retrouver ici l’Orchestre symphonique de Londres, formation invariablement sûre, dont la perfection technique ne semble jamais pouvoir être prise en défaut, y compris au cours de périodes difficiles telles que la canicule ambiante de ce début de mois de juillet, laquelle pourrait pourtant mettre bien des musiciens chevronnés à l’épreuve.
Pour ce premier concert, tout le monde débarque de Spolète, après avoir joué la veille en plein air au Festival des Deux Mondes, dans un environnement qu’on imagine à tous points de vue d’une chaleur conséquente. Mais rien n’en transparaît ici : une phalange d’élite, d’une aisance, d’une finition instrumentale et d’une précision des attaques qui laissent décidément pantois. Cette fois‑ci, Yannick Nézet‑Séguin récupère sa baguette, ce qui nous vaut une Deuxième Symphonie de Rachmaninov particulièrement précise, mais aussi d’un lyrisme à la fois fougueux et tendre, sans jamais tomber dans le too much. Performance extraordinaire de la part d’un chef qui garde ici la tête très froide, tout en incitant vraiment les musiciens à beaucoup de ferveur et de singularité dans l’expression. L’ensemble devient profondément attachant et transcende même les longueurs inévitables d’une symphonie où, quand même, le compositeur tire un peu à la ligne, avec presque par moments des aspects de constructions brucknériennes qui se perdraient en route. Il n’empêche qu’une exécution pareille donne à l’œuvre beaucoup d’atouts. Impossible de résister au merveilleux solo de clarinette du mouvement lent, pas davantage qu’à tout ce qui suit ce solo, avec des cordes particulièrement enveloppantes qui nous emmènent très loin sur les ailes d’un romantisme charmeur mais jamais racoleur. Une pleine réussite !
Tout aussi convaincante, la Rhapsodie sur un thème de Paganini, qui précède. L’histoire de ce concert a été quelque peu complexe, puisque Beatrice Rana, initialement pressentie, avait dû annuler beaucoup d’engagements cette année dans la perspective d’un heureux événement, finalement survenu en juin. Et puis la petite Margherita – c’est son nom, pour ceux que la curiosité démangerait – ayant fait son entrée sans fausse note, mère et fille se portant on ne peut mieux, Beatrice Rana a pu reprendre plus rapidement que prévu, en remplacement de Yuja Wang, qui avait été programmée entre‑temps dans le Troisième Concerto de Prokofiev. Le programme y gagne en homogénéité, tout entier consacré à Rachmaninov, avec le bonus d’une œuvre pianistique passionnante, merveilleusement écrite, avec un sens aigu de la miniature, et restituée ici avec une différenciation de toucher et une sécurité technique à proprement parler stupéfiantes. Un sans‑faute, doublé d’une qualité de dialogue avec l’orchestre de tous les instants qu’il convient également de saluer. A signaler aussi un généreux bis : l’Andante maestoso de Casse‑Noisette de Tchaïkovski, dans la transcription de Mikhaïl Pletnev. Là encore un piano impérial, maîtrisé à l’infini dans ses gradations dynamiques : décidément, une soliste d’exception, voire l’une des pianistes les plus intéressantes du moment.
 C. Hilley (© Michael Bode)
Pour le second concert des Londoniens, Yannick Nézet‑Séguin cède la baguette à Sir Antonio Pappano (qui d’ailleurs dirige... sans baguette !), pour un programme de prime abord bizarre : une combinaison entre le Concerto pour violon de Beethoven et le troisième acte de Tristan et Isolde. On se demande vraiment ce qui a pu conduire à coller ensemble deux éléments aussi disparates, si ce n’est une certaine volonté, peut‑être, de rendre l’affiche plus attrayante sur un plan marketing, encore qu’on puisse débattre assez longtemps de la question. En fait, pour comprendre, il faut remonter aux deux exécutions intégrales de Tristan au Barbican Centre de Londres qui encadrent le présent concert, respectivement les 1er et 12 juillet. Il s’agit là de la tradition du London Symphony de donner au moins un opéra en concert par an, et ce Tristan de fin de saison était très attendu, avec en particulier la prise de rôle de Sara Jakubiak en Isolde et le solide Tristan de Clay Hilley. C’est donc dans cette version concertante que le Festspielhaus de Baden‑Baden a fait en quelque sorte son marché, en ne retenant que l’acte III. Un choix évidemment discutable à l’infini...
L’un des véritables intérêts de la formule est certainement de pouvoir écouter un Tristan aux prises avec le long et périlleux troisième acte, mais sans avoir à assumer la fatigue des deux actes précédents. Et c’est effectivement surtout la performance de Clay Hilley qu’on retient ici : voix claire mais chant remarquablement percutant et technique très sûre sur l’ensemble de la tessiture. Avec un titulaire aussi endurant, en définitive, ce troisième acte ne paraît pas du tout long, alors que d’habitude, à force de nous confronter à un héros agonisant physiquement et parfois aussi vocalement, il peut constituer sur scène une redoutable épreuve. Ici, l’intérêt est aussi constamment relancé par le Kurwenal du baryton hongrois Gyula Orendt, excellente recrue, diction soigneuse, bel investissement du texte, timbre superbe, en tout un personnage d’écuyer très attachant, même s’il n’a évidemment pas vraiment l’âge d’avoir tenu naguère Tristan sur ses genoux.
La soirée s’achève avec l’entrée tardive de l’Isolde de Sara Jakubiak, prise de rôle à Londres et qui paraît encore un peu précautionneuse, peut‑être aussi parce que là, elle ne bénéficie pas de l’échauffement des deux premiers actes. Donc une Isolde sur la réserve, mais une titulaire qui pourra certainement se bonifier : un beau tournant de carrière à espérer pour cette soprano américaine, toujours en troupe à l’Opéra de Francfort, où elle a peu à peu gravi tous les échelons du répertoire. Quant au reste de la distribution, il peut paraître d’un luxe tapageur, alors que dans cet acte‑là, hormis pour Tristan, Kurwenal et Isolde, il n’y a que très peu à chanter. Mais comme on se contente de transplanter les chanteurs qui ont tenu leur rôle intégralement à Londres, et qui le font ici avec le même professionnalisme, il n’y a rien à redire. On remarque donc l’incontournable Franz‑Josef Selig en Marke, ou encore la voix de bronze de Marina Prudenskaya en Brangäne (une Isolde en puissance, à la longue, si la voix évolue bien). Mais là encore, le choix d’un autre acte de Tristan aurait sûrement été plus pertinent. Du côté de l’Orchestre symphonique de Londres, cette phalange nous ensorcelle comme toujours, même si ses sonorités sont sans doute ici moins enveloppantes et voluptueuses que celles d’une formation germanique, avec quelque chose peut-être de trop net dans la découpe, voire un peu froid. Objectivité imputable aussi à un chef qui gère parfaitement l’intendance pour accompagner son équipe de chanteurs, mais ne paraît pas tant que cela s’impliquer émotionnellement. Et puis, encore une mention particulière pour le cor anglais de Drake Gritton, qui joue son long solo à l’arrière du balcon : des sonorités extraordinaires qui paraissent flotter dans la salle, métaphore d’un dénuement absolu, arabesque sonore infinie, qui ne semble jamais vouloir se conclure.
En première partie, la violoniste norvégienne Vilde Frang accomplit un joli parcours dans le Concerto de Beethoven, plutôt attendu dans le déroulé technique et les phrasés, mais vraiment très agréable et scrupuleusement accompagné. En l’occurrence, presque un simple bonus pour ce concert, et dont on se souviendra surtout pour son opportune récupération de la cadence du premier mouvement. Beethoven n’a en effet laissé aucune cadence de sa main pour la version violon de l’œuvre. Donc, plutôt que de se contenter des propositions signées Joachim ou Kreisler, au demeurant brillantes, il est tentant, et pourtant peu fréquent, de préférer une cadence, elle, authentiquement beethovénienne, écrite pour la version pianistique de ce concerto, un moment très particulier, où s’instaure un insolite dialogue entre soliste et timbales. C’est cette page que le violoniste Wolfgang Schneiderhan a eu l’idée, dans les années 1960, de retranscrire pour son propre instrument. Vilde Frang reprend aujourd’hui cette proposition, et fait ainsi entendre, non pas une cadence rapportée, mais bien de la musique de Beethoven lui‑même, timbale comprise. Un dialogue étrange, mais qui fait beaucoup d’effet.
Laurent Barthel
|