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Beethoven et Chopin La Roque Centre culturel Marcel Pagnol 07/17/2026 - Ludwig van Beethoven : Sonate n° 23 en fa mineur « Appassionata », opus 57
Frédéric Chopin : Ballades n° 1 en sol mineur, opus 23, n° 2 en fa majeur, opus 38, n° 3 en la bémol majeur, opus 57, et n° 4 en fa mineur, opus 52 Colin Pütz (piano)
 C. Pütz (© Franck Denis)
La jeunesse est à l’honneur en ce début de festival : au lendemain du merveilleux récital donné impromptu par Martina Meola (13 ans), c’est au tour d’un pianiste allemand de 19 ans, Colin Pütz, de faire ses débuts à La Roque‑d’Anthéron, en honorant la tradition des concerts « découverte » du milieu d’après‑midi.
Le programme qu’il choisit pour cela a de quoi intriguer, puisqu’avec l’Appassionata et les quatre Ballades, le jeune homme montre d’abord qu’il n’a pas peur de se colleter avec des œuvres célèbres, ce qui est une excellente chose, et ensuite parce que peu d’interprètes osent aborder simultanément Beethoven et Chopin, tant il est difficile d’exceller à la fois dans l’un et l’autre de ces deux compositeurs essentiels de la littérature pianistique, mais qui abordent chacun l’instrument de manière radicalement différente. Rares sont les grands beethovéniens à l’aise avec Chopin, et réciproquement, rares sont les maîtres de la poésie chopinienne capables de saisir le langage et les structures beethovéniennes.
Est-ce vraiment en les plaçant sous le signe de la narrativité musicale que Colin Pütz rapproche la Vingt‑troisième Sonate des quatre Ballades ? Ce n’est pas ce qui saute aux oreilles à l’écoute de sa lecture pourtant remarquable de l’Appassionata. C’est d’abord l’assise instrumentale et la maîtrise technique qui impressionnent : assis loin du clavier, le buste par conséquent souvent penché au‑dessus des touches, les poignets souples et les doigts véloces et bien déliés, faisant un usage raisonné de la pédale forte, Colin Pütz est beau à entendre et à voir jouer. Orchestrale et très présente, la main gauche installe un cadre solide, d’où les mélodies viennent sourdre sans forcer, en dépit de l’acoustique un peu écrasée de la salle. La plus héroïque des sonates de Beethoven file droit dans son approche résolument plastique et instrumentale plus que véritablement narrative. Lissant quelque peu les aspérités, mais sans négliger la structure, il en propose une interprétation réfléchie et seriosa, qu’il ne surcharge jamais de pathos ou de fièvre romantique. Peut‑être manque‑t‑elle un peu de vision et d’incarnation, en particulier dans le mouvement lent, traité avec une économie de moyens bienvenue, mais de manière univoque, sinon anecdotique, là où l’on pourrait espérer plus de solennité et de mystère. De même, le final est conduit dans une pulsation authentiquement beethovénienne, mais il manque de tranchant et de flamboyance, l’embrasement se faisant attendre jusqu’aux toutes dernières mesures.
Colin Pütz aborde de manière relativement similaire – et donc en définitive, de manière très beethovénienne –les quatre Ballades de Chopin. Le jeu s’y montre toujours carré et musculeux, sinon rigide, et cette volonté de mettre en valeur la structure et de toujours respecter la barre de mesure, a pour effet de hacher souvent la ligne de chant, au lieu de la saisir et de l’amplifier. Cette approche ne nuit encore pas trop à l’héroïsme de la Première Ballade, qui en devient cependant particulièrement sévère, sans un instant d’abandon. Traitée de la même façon en fin de programme, la Quatrième Ballade ne manque pas de grandeur ni d’architecture, mais elle avance à traits appuyés et dans un éclairage cru, où font défaut les demi‑teintes et les clairs‑obscurs si bien magnifiés par d’autres interprètes. C’est cependant dans les plus équivoques Deuxième et Troisième Ballades que les difficultés s’installent : l’ineffable premier épisode de la Ballade en fa majeur est ici trop rapide et coupé par des accords frappés et des silences pesants, signe que la subtilité de la grammaire chopinienne échappe à l’interprète. L’agitation du deuxième épisode est précipitée et ne nous raconte pas grand‑chose, tant on y perd le fil en une série de phénomènes sonores éparpillés. Il en va de même dans la Troisième Ballade, dont le dialogue initial n’est qu’un échange brouillon entre l’aigu et le grave du clavier ; l’épisode plus agité qui le suit, où Cortot voyait se déployer les charmes vénéneux d’une ondine, manque ici par trop de liquidité et de séduction. Au total, le discours demeure toujours saccadé et brutal, à la surface de l’instrument, sans atteindre à l’expressivité poétique.
Ainsi le beethovénien « naturel » que semble être Colin Pütz peine‑t‑il, comme nombre de ses devanciers, à se saisir du langage de Chopin. Sans doute aura‑t‑il le temps d’y revenir, lui qui est à l’orée de sa carrière, et de se poser la question de savoir s’il doit insister dans cette voie. En attendant, la « Widmung » de Schumann adaptée par Liszt donnée en bis, comme le faisait naguère Wilhelm Backhaus (grand beethovénien qui chercha lui aussi un temps à interpréter Chopin) nous confirme ses superbes qualités instrumentales –son franc et bien différencié, pianisme spectaculaire, diction intense – qualités que le temps et l’expérience viendront certainement encore patiner et embellir.
François Anselmini
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