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L’art de la pénurie Baden-Baden Festspielhaus 06/13/2026 - Franz Schubert : Die schöne Müllerin, D. 795 (arrangement Andreas N. Tarkmann) Klaus Florian Vogt (ténor), Ensemble Acht : Ulf‑Guido Schäfer (clarinette), Christian Kunert (basson), Christoph Moinian (cor), Annette Schäfer, Mette Tjærby Korneliusen (violon), Thoma Rühl (alto), Sebastian Gaede (violoncelle), Stefan Schäfer (contrebasse)  (© Wolfgang Wilde)
Que l’on n’ait pas mieux réussi à vendre cette Belle Meunière de Schubert, avec en tête d’affiche l’un de ses meilleurs interprètes du moment, qui de surcroît s’apprête à chanter cet été à Bayreuth les quatre rôles de ténor successifs de la Tétralogie – Loge, Siegmund, puis Siegfried dans les deux derniers volets, performance aussi rare que notable, sinon historique – laisse songeur.
Quelques jours à peine avant ce concert, et vu l’intérêt très modéré qu’il semble susciter, la direction du Festspielhaus décide donc abruptement que celui‑ci n’aura pas lieu dans la salle, sans doute jugée trop clairsemée et un peu déprimante à regarder avec si peu de public, mais sur la scène même. On évacue donc totalement l’auditorium, qui ne sert plus ici que d’arrière‑plan, et on entasse tout le monde sur vingt rangées de sièges de fortune alignées devant une estrade, musiciens dos au parterre déserté, avec un itinéraire compliqué pour les spectateurs, contraints de passer par une porte de coulisse pour se frayer un chemin jusqu’au plateau.
Solution vendue comme « particulièrement intimiste et inédite », mais que l’on trouve surtout inconfortable : acoustique dégradée, plutôt de type plein air faute de paroi réfléchissante derrière les musiciens, conditions de confort discutables, sur des chaises étroites à l’assise dure et sans déclivité d’une rangée à l’autre, au point qu’une tête un peu imposante devant soi suffit à ne plus rien voir du tout. Bel exercice d’intimisme, en somme, que celui qui consiste à faire passer 400 personnes par une porte unique, au prix d’un embouteillage d’un bon quart d’heure à la sortie : on n’a manifestement pas pris ici le problème par le bon bout.
Resterait à incriminer le lied allemand lui‑même, genre qui, dit‑on, ne ferait plus recette, même dans son pays natal. L’explication paraît pourtant bien spécieuse s’agissant de La Belle Meunière, l’un des cycles les plus célèbres du répertoire : si l’exercice, par nature intimiste, constitue sans doute aujourd’hui un frein, c’est surtout l’outil qui, ici, fait défaut. Le Festspielhaus de Baden‑ Baden est en effet l’une des plus grandes salles d’Europe, où 1 000 auditeurs feraient déjà figure d’effectif maigre ; or on en est ici bien loin, avec moins de 400 billets écoulés. En fait, il faudrait vraiment que le Festival de Baden‑Baden puisse se doter d’un second espace, à taille plus modeste, mais l’on devine qu’un tel chantier reste, pour l’heure, hors de portée de l’institution.
Faute de mieux, le choix retenu ce soir relève donc moins d’un intimisme assumé que d’un art tout à fait singulier de fabriquer la pénurie là où elle n’existe pas : on referme la jauge, on refuse au dernier moment d’éventuels candidats, et le concert se joue soudain, comme par magie, à guichets fermés !
Passons. Reste le réel plaisir de découvrir cette Belle Meunière sous des atours inédits, dans un arrangement moderne d’Andreas N. Tarkmann qui part du principe que l’on pourrait transposer ce cycle à l’effectif de l’Octuor de Schubert. Elargissement intéressant, avec cette réserve évidente que Schubert ne l’aurait sans doute pas écrit ainsi, même pour une formation qu’il pratiquait par ailleurs dans sa musique de chambre. Cette adaptation comporte en effet quelques maladresses curieuses, voire une manière d’envisager techniquement chaque instrument isolément qui ne correspond pas toujours à l’écriture qu’on lui aurait réservée à l’époque. Objet hybride, donc, tantôt passionnant, tantôt simplement insolite, mais qui présente au moins l’avantage de varier énormément les éclairages d’une strophe à l’autre dans les pages les plus répétitives, ce que le seul piano ne permet pas au même degré. On aurait, cela dit, apprécié une prestation instrumentale un peu plus brillante que celle de l’Ensemble Acht : de bons musiciens, honnêtes, mais sans plus, pas toujours tout à fait à la hauteur de l’enjeu.
Et puis il y a le plaisir d’entendre Klaus Florian Vogt dans ce répertoire qui lui va comme un gant. Emission claire, élocution parfaite qui ne laisse dans l’ombre aucun aspect du texte poétique, sentiment véritable de détresse qui s’installe peu à peu au fil d’un cycle commençant dans l’allégresse pour s’achever dans l’accablement total : un parcours toujours aussi magistral, le temps ne semblant laisser aucune marque sur ce timbre lumineux et svelte, décidément si particulier.
Quant à l’exercice d’intimisme évoqué plus haut, le souvenir de cette même Belle Meunière entendue à Bayreuth en 2021, dans le salon-bibliothèque de Wahnfried, demeure, lui, incomparable. Il n’était alors question ni de 1 000 ni même de 400 auditeurs, mais, restrictions sanitaires du moment oblige, de vingt‑cinq privilégiés à peine, accueillis au pied levé par la direction du Richard Wagner Museum dans un lieu pourtant capable d’en accueillir quatre fois plus. Vogt y chantait avec le seul accompagnement de Jobst Schneiderat, sur l’instrument même offert à Wagner par les ateliers Steinway en 1876. Le format, cette fois, était le bon : celui d’un moment d’intimité véritablement privé, où le jeune meunier de Schubert semblait littéralement présent dans la pièce, avec ses élans et ses effondrements, jusqu’à ce vertige du dixième lied où « dans le ruisseau, le ciel entier semblait sombrer ». Souvenir strictement non reproductible, donc, mais ineffaçable.
Laurent Barthel
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