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Marta Gardolinska à la conquête de Bastille Paris Opéra Bastille 06/04/2026 - et 7, 10,13, 16, 19, 22, 25, 28 juin, 1er, 4, 7, 10, 13 juillet 2026 Giuseppe Verdi : La traviata Aida Garifullina*/Pretty Yende (Violetta Valéry), Seray Pinar (Flora Bervoix), Cassandre Berthon (Annina), Xabier Anduaga*/René Barbera (Alfredo Germont), Roman Burdenko*/Ludovic Tézier (Giorgio Germont), Nicholas Jones (Gastone), Luis‑Felipe Sousa (Il barone Douphol), Florian Mbia (Il marchese d’Obigny), Amin Ahangaran (Il dottor Grenvil), John Bernard (Giuseppe), Hyunsik Zee (Un domestico), Young‑Woo Kim (Commissionario)
Chœurs de l’Opéra national de Paris, Alessandro Di Stefano (chef des chœurs), Orchestre de l’Opéra national de Paris, Marta Gardolinska (direction musicale)
Simon Stone (mise en scène), Bob Cousins (décors), Alice Babidge (costumes), James Farncombe (lumières), Zakk Hein (vidéo)
 A. Garifullina (© Chloé Bellemère/Opéra national de Paris)
Violetta icône des réseaux sociaux, bientôt interdit bancaire puis finissant à l’hôpital rongée par un cancer que la chimiothérapie échoue à guérir, voici de retour la « dévoyée » revue par Simon Stone, reine d’un Paris fêtard, voire partouzard, se noyant dans le champagne et écumant les boîtes ou les soirées branchées. Une Traviata d’aujourd’hui, accrochée à son portable ou à son ordi, adepte d’un langage bien éloigné du livret : « Je suis super à découvert, là » ou « Fais chier ». Le décor est à la fois d’une nudité glaciale et d’un clinquant nouveau-riche, à l’image de cette société de l’apparence dont on nous montre aussi l’envers et les poubelles. Le symbole n’en est pas exclu : on passe de la rutilante Jeanne d’Arc de la place des Pyramides, emblème des beaux quartiers, à une modeste chapelle de campagne où s’anticipe sans doute la fin édifiante de l’héroïne, sacrifiée sur l’autel d’un mariage de la sœur d’Alfredo avec un prince saoudien. Elle disparaîtra dans un halo blanc, sans doute le paradis des pécheresses repenties que leur calvaire a rachetées – fidélité au mythe au‑delà de la mise à jour. Ont heureusement disparu quelques excès à la limite du ridicule – si Alfredo foule de nouveau le raisin aux pieds, Violetta ne trait plus de vache. Mais l’envahissante cascade de messages lasse toujours très vite, la production sacrifie aux effets visuels la direction d’acteur, très convenue, sinon assez sommaire, ennuyeuse au fond.
Aida Garifullina déçoit. L’acte I trahit de graves lacunes en matière de technique néobelcantiste, avec des doubles croches savonnées, une émission monochrome, des aigus stridents et forcés : « E strano » fait naufrage. On ne reconnaît guère la Fille de neige d’il y a neuf ans. La voix s’est corsée au prix d’un durcissement, voire d’une raideur, sans que le médium et le grave s’étoffent vraiment. Les actes suivants, où l’écriture vocale est différente, montre la soprano tatare beaucoup plus à l’aise, avec une ligne bien dessinée, mais le chant reste monotone, qui banalise, au II, « Dite alla giovine » puis « Alfredo, Alfredo, di questo core » , où elle devrait irradier. On saluera en tout cas une certaine incandescence dans la composition, en particulier au IV, le plus réussi – tout en regrettant l’oubli du « un fil di voce » à la fin de « Addio del passato ». Une Violetta très oubliable malgré tout. Xabier Anduaga, lui, affiche une insolence solaire, une quinte aiguë ravageuse et un chant conquérant, quitte à se laisser prendre au piège d’une certaines superficialité, peu regardant sur la nuance et limité dans la caractérisation. Roman Burdenko, en revanche, rompt avec les pères commandeurs, plus sensible et plus ambigu – presque aussi jeune que son fils, il est vrai... On aime à retrouver ce noble baryton Verdi au phrasé élégant, à la tessiture homogène, aux interprétations justes. Des seconds rôles parfaits complètent la distribution, tels la Flora de Seray Pinar ou le docteur Grenvil d’Amin Ahangaran.
Quant à l’orchestre, coup de chapeau à Marta Gardolinska, qui a brillamment fait ses preuves à Nancy, pour ses débuts dans la fosse de Bastille. Dès le Prélude, elle installe un climat, raffine sur les couleurs, dose subtilement le rubato. Ainsi offrira‑t‑elle de belles pages de poésie : on déguste le solo éploré de clarinette – magnifiquement rendu – de « Che gli diro » ou les pizzicati de « Parigi, o cara ». Mais elle tend l’arc et n’oublie pas le théâtre, en particulier dans le second tableau du II, remarquable de tenue et de tension, grand moment d’urgence dramatique. Souhaitons que l’Opéra la réinvite.
Didier van Moere
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