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L’ultime provocation d’Aviel Cahn

Geneva
Bâtiment des Forces Motrices
06/18/2026 -  et 20, 21, 23, 25*, 28 juin 2026
Frank Zappa : 200 Motels
Robin Adams (Frank, Larry the Dwarf), Peter Hoare (Howard), Edward Hogg (Jeff, Love Interest, Newt Lover), Ziad Nehme (Mark), David Ireland (Cowboy Burt, WWF Wrestler), Justin Hopkins (Narrator, Rance, Bad Conscience), Brenda Rae (Soprano Solo, Janet, Journalist), Julieth Lozano Rolong (Lucy, Good Conscience)
Chœur du Grand Théâtre de Genève, Mark Biggins (préparation), Orchestre de la Suisse Romande, Classe de percussions de la Haute Ecole de Musique de Genève, Mike Keneally (guitare solo), Steamboat Switzerland (Dominik Blum, Marino Pliakas, Lucas Niggli), Titus Engel (direction musicale)
Daniel Kramer (mise en scène), Carlos Soto (décors), Shalva Nikvashvili (costumes), Peter Mumford (lumières), Sophie Lux (vidéos), Stephan Müller (dramaturgie)


(© Magali Dougados)


Aviel Cahn a voulu clore son mandat de sept ans à la tête du Grand Théâtre de Genève avec la première suisse de 200 Motels de Frank Zappa, une œuvre totalement hors norme. Ce choix audacieux crée une symétrie parfaite avec Einstein on the Beach de Philip Glass, qui avait inauguré son ère en 2019. La grande fresque musico-théâtrale et psychédélique de la rock star américaine est un peu à l’image du directeur sortant : aventureuse, curieuse et résolument hors des sentiers battus.


Pendant une interminable tournée de cinq ans avec les Mothers of Invention, Frank Zappa passe ses nuits dans des motels à composer une œuvre orchestrale imposante. Il s’inspire notamment d’Edgard Varèse, d’Igor Stravinsky et d’Arnold Schoenberg. Face au refus des institutions classiques de jouer sa musique (jugée trop complexe, loufoque ou vulgaire), il décide d’utiliser le cinéma comme moyen de faire entendre sa partition. C’est ainsi que 200 Motels est d’abord un film expérimental sorti en 1971 (le premier tourné directement en format vidéo jalonné d’effets visuels). La première projection, prévue au Royal Albert Hall de Londres, est annulée pour obscénité, conférant à l’œuvre un statut mythique de rock interdit. Après la sortie du film, la partition orchestrale disparaît de la circulation. Ce n’est qu’après la mort de Frank Zappa, en 1993, que le travail de reconstruction commence. À la fin des années 1990, le Holland Festival s’associe à Gail Zappa, la veuve du musicien, pour fouiller les coffres du compositeur. On y retrouve des cartons entiers de partitions manuscrites, parfois incomplètes ou éparpillées. En 2000 est présentée à Amsterdam la toute première version scénique de l’ouvrage. La musique est enfin jouée pour elle‑même, débarrassée des contraintes du support vidéo de l’époque. Mais le véritable tournant a lieu en octobre 2013 : Esa‑Pekka Salonen dirige l’Orchestre philharmonique de Los Angeles au Walt Disney Concert Hall pour créer 200 Motels - The Suites. Cette mouture rassemble un orchestre symphonique complet, un groupe de rock, un chœur mixte et huit chanteurs solistes. L’enregistrement du concert est nommé aux Grammy Awards en 2016 (catégorie « Best Classical Compendium »), scellant le passage de Zappa du statut de rockeur satirique à celui de compositeur contemporain majeur.


200 Motels est un mockumentary psychédélique qui fusionne la musique contemporaine savante et le rock progressif de contre‑culture. Construit comme un journal de bord halluciné, l’ouvrage n’a pas de trame narrative traditionnelle. Il raconte les pérégrinations absurdes d’un groupe de rock dans la petite bourgade fictive et ultra‑conservatrice de Centerville. C’est une satire féroce et libertaire du rêve américain, de l’omniprésence du sexe et de la drogue, des dérives du capitalisme, de la paranoïa politique des années 1970 et aussi du vide existentiel face au rouleau compresseur de la société de consommation.


L’exécution de 200 Motels relève du défi logistique et technique : le spectacle réunit un plateau vocal de huit chanteurs solistes, le Chœur du Grand Théâtre de Genève, l’Orchestre de la Suisse Romande, un trio rock d’avant‑garde (Steamboat Switzerland), trois pianos et huit percussionnistes de la Haute Ecole de Musique (HEM) de Genève. Qui plus est, le guitariste électrique virtuose Mike Keneally, ancien membre historique du groupe de Frank Zappa, s’est joint à la production. La mise en scène a été confiée à l’Américain Daniel Kramer, adepte des univers visuels saturés et baroques. Ce dernier a choisi d’actualiser la contestation de Zappa en transposant la satire dans notre monde contemporain, gouverné par la testostérone et l’obscénité politique. La mise en scène pose une question morale : la vraie obscénité réside‑t‑elle dans le trash sexuel d’une rock star en plein bad trip ou chez des dirigeants politiques caricaturaux ? Le décor de Carlos Soto s’organise autour d’une piscine centrale habitée par deux flamants roses gonflables et entourée d’écrans LED géants simulant des flashs de machines à sous. On y trouve également un motel miniature monté sur un plateau tournant et une barre acrobatique verticale.


Le spectacle enchaîne nombre de tableaux outranciers : des chanteurs s’enduisent de mayonnaise et de frites après un combat de catch, les choristes défilent grimés en zombies et des caricatures de dirigeants mondiaux (Donald Trump coiffé d’un chapeau phallique, Ursula von der Leyen, Charles III) débattent de l’angoisse liée à la taille de leur anatomie. Le spectacle s’achève par le déploiement d’un canon géant en forme de sexe en érection. Toutes les scènes ne sont pas de la même veine (celle, par exemple, de la « gazelle plissée » est passablement ennuyeuse car incompréhensible), mais globalement le spectacle se déroule à un rythme soutenu, dans une ambiance survoltée. Et malgré les provocations explicites, les scènes de nudité burlesque, les jets de nourriture et l’obscénité ambiante, la salle reste très attentive, avec très peu de personnes partant avant la fin.


La distribution est à saluer pour sa prestation tant scénique que vocale. On mentionnera notamment la soprano colorature Brenda Rae, qui brille par sa virtuosité et son jeu impayable d’une journaliste débutante. David Ireland marque les esprits en incarnant un énergique et lubrique Cowboy Burt, tandis que la basse Justin Hopkins déploie des graves magnétiques dans son rôle de maître de cérémonie télévisuelle. L’Orchestre de la Suisse Romande se plie avec courage à ce millefeuille sonore exigeant. A sa tête, le chef Titus Engel, habitué des projets contemporains d’envergure, accomplit un travail de titan pour canaliser l’hétérogénéité d’une partition qui navigue constamment entre écriture savante complexe et déflagrations rock. A la fin du spectacle, le public se lance dans une ovation digne d’un grand concert de rock, confirmant le succès de ce pari un peu fou.



Claudio Poloni

 

 

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