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Une création à l’ancienne d’Enno Poppe

Paris
Ircam
06/13/2026 -  
Zeynep Toraman : Sometimes at Night the Far Away Stars
Sarah Nemtsov : NUN VI & NUN VII (création)
Enno Poppe : Laub (#)

Ensemble Contrechamps, Enno Poppe (direction) (#)
Yann Brecy, Augustin Muller (électronique Ircam), Luca Bagnoli (diffusion sonore Ircam)


E. Poppe (© Harald Hoffmann)


En dialogue avec Serge Vuille (directeur artistique de l’Ensemble Contrechamps) durant l’un de ces changements de plateau dont les programmes de musique contemporaine sont coutumiers, Frank Madlener (directeur de l’Ircam) souligne la volonté de cette édition ManiFeste 2026 de bousculer la durée des œuvres afin d’échapper aux sempiternelles quinze/vingt minutes.


Enno Poppe (né en 1969) avait relevé le gant en 2024 : Laub(2022‑2024) s’apparente à une grande traversée constituée de fragments mélodiques en expansion. Si le réservoir matriciel est plutôt simple et limité, frappe le soin de couturière avec lequel le compositeur allemand échafaude un « réseau dense d’interconnexions » quarante minutes durant. Une dialectique singulière s’instaure entre ordre et désordre, où des poussées chaotiques une fois portées à leur climax se voient brusquement juguler alors que s’amorce une nouvelle section (que cristallise le changement d’éclairage). Redoutable pour la mise en place, cette pièce virtuose requière des interprètes et un chef d’orchestre aguerris, en l’occurrence l’ensemble genevois et le compositeur à la tête de sept instruments légèrement amplifiés : flûte, alto, hautbois, clarinette, piano, violon, alto, violoncelle. Les inflexions microtonales aux cordes (nombreux glissandos) confèrent un aspect dolent que tempèrent les gestes plus éparpillés du pianiste éclaboussant de clusters les registres opposés quand il ne reprend pas (coda), en mouvements parallèles des deux mains, ce que les cordes viennent de jouer colla parte. On reste subjugué par la virtuosité de l’écriture et happé par la conduite du discours... mais aussi passablement décontenancé par l’approche orthodoxe du matériau. Une partition de Poppe à la fois traditionnelle et inattendue, dont l’expansion à partir de cellules germinales n’est pas sans évoquer Jagden und Formen (1994‑2000) de Wolfgang Rihm.


L’électronique des deux autres pièces fait preuve de moins d’originalité qu’au concert précédent. Ainsi de Sometimes at Night the Far Away Stars. La Turque Zeynep Toraman (née en 1992) y joue la carte de l’immersif, se complaisant par trop dans de longues tenues de constructions harmoniques statiques. Vingt‑cinq minutes de « temps lisse » (pour reprendre la terminologie boulézienne), où l’on ne saurait trop dire si ce sont les instruments qui accompagnent « les timbres vocaux désincarnés, générés à partir d’échantillons de ma propre voix » (Toraman) ou l’inverse.


Plus palpitants, NUN VI et NUN VII (*) de Sarah Nemtsov (née en 1980), donnés en création mondiale, exploitent les outils que l’Ircam met à disposition : trois instruments de l’ensemble (flûte contrebasse, clarinette basse et contrebasse) « sont connectés via des transducteurs à des plaques-tonnerre, sur lesquelles ils projettent des sons, créant ainsi des résonances et des réverbérations instables ». Si certains passages séduisent grâce à d’ingénieux alliages de timbres et à une spatialisation très étudiée, on reste dubitatif devant les sonorités souvent convenues qui sortent des haut‑parleurs (bruits de friture, égouttements avec résonances de grotte) et les soudaines percées de rythmiques jazzy (batterie et guitare électrique), concession au crossover à laquelle la compositrice allemande ne nous avait guère préparé. Quant au « long épilogue post‑apocalyptique pour clavier solo » (NUN VII), malgré ses flux et reflux océaniques de sons fraîchement échantillonnés, il peine à convaincre. Et Laub d’Enno Poppe de s’imposer sans conteste comme le clou de la soirée.


(*) Rappelons que Nun (1997-1999) est aussi le titre d’un chef‑d’œuvre de Helmut Lachenmann.



Jérémie Bigorie

 

 

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