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De l’autre côté de la Touques

Normandie
Trouville (Salon des Gouverneurs du Casino Barrière)
06/06/2026 -  
Domenico Scarlatti : Sonate pour clavier en fa mineur, K. 466
Rita Strohl : Solitude
Franz Schubert : Trio à cordes en si bémol majeur, D. 581 – Quintette en la majeur « La Truite », D. 667

Chouchane Siranossian (violon), Adrien La Marca (alto), Astrig Siranossian (violoncelle), Nabil Shehata (contrebasse), Nathanaël Gouin (piano)




Si Deauville est renommée pour ses courses hippiques et son festival du film américain, la ville l’est aussi, comme nos lecteurs le savent, pour ses deux festivals de musique, celui de Pâques et celui d’août. La cité « concurrente » de Trouville, de l’autre côté de la Touques et à peu près de la même taille, n’a pas d’hippodrome, mais bénéficie, aussi, d’un festival (mini) de cinéma – court‑métrage – et, depuis peu, d’un festival (mini) de musique classique, appelé festival « Nadia & Lili Boulanger », en hommage aux deux célèbres sœurs compositrices et cheffes d’orchestre qui avaient l’habitude d’y passer leurs vacances, l’aînée morte très âgée en 1979 et Lili très jeune en 1918. Cette année, c’est la troisième édition du festival, la « marraine » choisie en étant l’actrice Julie Depardieu.


Le premier concert du festival auquel ConcertoNet assiste a lieu dans le salon des Gouverneurs, rénové l’an dernier. Il fait partie du Casino Barrière, énorme monstre de béton de style louisianais, surdimensionné dès son achèvement en 1912, progressivement dépecé, dénaturé et partiellement transformé en hôtel, restaurant et cures marines. Il ne se déroule donc pas dans le théâtre à l’italienne de neuf cents places qui a pu accueillir au sein du bâtiment, pas moins de quinze opéras, quatorze comédies, quatre ballets ainsi que des concerts classiques lors de saisons n’ayant rien eu à envier à celles de Deauville, commentées en 1914 par Apollinaire. Abandonné, dans un état lamentable, amputé et fermé pendant cinquante ans, le théâtre, finalement inscrit aux Monuments historiques, avait failli disparaître corps et biens au début des années 2000 n’était la réaction in extremis de personnes plus attachées au patrimoine que l’architecte des bâtiments de France. Mais, le mauvais goût n’ayant pas de limite dans le milieu, si des travaux sont prévus par le groupe Barrière dans le casino, sur délégation de service public (le bâtiment lui est loué), ce n’est pas pour accueillir à nouveau spectacles ou concerts dans le théâtre mais, en 2027, des machines à sous. Triste époque.


La salle utilisée pour le concert est ainsi ordinaire, quoique rénovée il y a peu, salle rectangulaire dont on cherche longuement l’entrée. Elle dispose de grandes baies vitrées donnant sur la mer mais on ne la voit pas car elles sont occultées par d’épais rideaux. A l’intérieur, la moquette rend l’acoustique ouatée, une soufflerie bruyante brasse de l’air et les sièges sont si collés qu’on est serré comme des sardines, de sorte qu’on ne peut avoir d’emblée que le sentiment d’une inadaptation des lieux au concert. Mais celui‑ci a le mérite d’exister.



G. Bossu, J. Depardieu (© Stéphane Guy)


Gérard Bossu, co-organisateur du festival, après les remerciements d’usage, s’en félicite à juste titre en compagnie de Stéphanie Fresnais, passée en avril dernier de chef l’opposition locale au fauteuil de maire. Il explique le nom du festival et rappelle les figures des sœurs Boulanger. La maire souligne de son côté le soutien apporté par la commune et souhaite beaucoup de succès au festival, tout en insistant sur son importance auprès des écoles, bien qu’on ne voie guère de jeunes dans la salle.


Julie Depardieu lit ensuite un texte écrit par Kattel Faria, « écrivain de marine », curieuse formule expliquée nulle part qui n’est en rien comparable au titre officiel de « Peintre de la Marine » et signifie en fait simple membre d’une association d’auteurs ayant écrit sur la mer créée par Jean‑François Deniau, en liaison simplement avec la Marine nationale et le ministère de la défense. Elle y dresse le portrait de Nadia Boulanger, noble incarnation de « l’Exigence », notion malheureusement passée aujourd’hui, selon l’autrice, derrière la « Bienveillance », mot d’ordre requis désormais paraît‑il partout...


Après ces banalités, à mettre sur le compte du « C’était mieux avant », place à la musique. La première œuvre proposée est une Sonate de Domenico Scarlatti (1685‑1757). Elle a été choisie pour prolonger paraît‑il la projection, la veille, dans le cadre du festival, du film turc Les Climats (2006) de Nuri Bilge Ceylan dans un des salons des Cures marines voisines. Elle faisait en effet partie de sa bande sonore. Nathanaël Gouin en livre une interprétation ralentie, sans grand relief et malheureusement avec quelques scories, l’acoustique ne lui étant guère favorable de surcroît. Puis, on entend, depuis le côté long de la salle, une sorte de tribune donnant accès aux toilettes et aux coulisses, une lecture d’un poème sur la mer. En effet, Astrig Siranossian, violoncelliste française d’origine arménienne (née en 1988), directrice artistique du festival, a placé son édition 2026 sous le signe de « Mer et Musique ». Le thème, à vrai dire aussi logique que peu original pour une cité balnéaire comme Trouville, n’a pourtant aucun rapport avec la pièce de Scarlatti. Mais on goûte néanmoins le beau poème Sur la mer d’Emile Verhaeren, fort bien lu, comme d’ailleurs tous les poèmes suivants choisis pour séparer les œuvres musicales, par les Donneurs de voix du Relais Côte fleurie.


Solitude de Rita Strohl (1865‑1941), une des œuvres les plus célèbres de la compositrice, qu’on commence enfin à mieux connaître, est aussi une réussite. On ne voit toujours pas le lien avec la mer mais peu importe et Astrig Siranossian est souveraine dans cette rêverie doucement mélancolique tandis que le piano de Nathanaël Gouin se fait délicat et chantant.


Après un nouveau passage par la mer et ses odeurs au travers d’Odeur marine du poète Roger Devigne, c’est un Franz Schubert (1797‑1828) intimiste qui est proposé avec son Second Trio à cordes (1817).



N. Gouin, N. Shehata, A. La Marca, A. Siranossian, C. Siranossian
(© Stéphane Guy)



Le retour à la poésie se fait grâce à Christian Friedrich Daniel Schubart. Son poème, La Truite, n’évoque cependant pas la mer cette fois mais le fameux poisson d’eau... douce. On y apprend du poète allemand, enfermé à l’époque parce qu’il avait dit du mal des Jésuites, que la truite doit se méfier du pêcheur. Vingt‑cinq ans après, en 1819, Schubert s’est emparé du thème poissonnier pour son célèbre Quintette sans qu’on sache qu’il ait puisé ou non son inspiration dans le poème. Les quatre instruments de l’orchestre à cordes chantent admirablement et dans la bonne humeur, sans affect. Le problème, c’est que les cinq mouvements sont entrelardés de poèmes : L’Homme et la mer de Charles Baudelaire, Et la mer et l’amour de Pierre de Marbeuf, L’Océan sonore et La mer est plus belle que les cathédrales de Paul Verlaine. L’unité de l’œuvre en est brisée. Elle en paraît même interminable avec ses réexpositions. Les instrumentistes, tout sourire, livrent néanmoins une lecture enjouée de ces pages archiconnues et rabâchées. Le violon couine parfois comme si on l’étranglait mais l’équilibre est globalement là. La contrebasse qui sert de base rythmique et le violoncelle y sont notamment remarquables. L’altiste La Marca, habitué de Deauville, n’est pas en reste. Simplicité et musicalité animent manifestement nos amis musiciens. Le public, emmené par Gérard Bossu, ne peut que réclamer dans ces conditions un bis. Julie Depardieu, sollicitée à cette fin, choisit une reprise du Scherzo.


Au total, la soirée s’est révélée de qualité et fait espérer que le festival, qui en est à vrai dire à ses premiers pas, perdurera, procédera encore à de petits réglages et s’améliorera. Peut‑être sans liens et thématiques artificiels et avec des œuvres plus en rapport avec les sœurs Boulanger, Nadia ayant eu à cœur de défendre la musique de son temps (Stravinsky, Dukas, Kodály...) et soutenir ses nombreux élèves comme la musique ancienne (Monteverdi), à une époque où elle était méconnue, et Lili ayant créé la sienne malgré l’épuisement et la santé défaillante.



Stéphane Guy

 

 

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