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Voix intérieures

Lyon
Auditorium Maurice-Ravel
06/06/2026 -  
Johannes Brahms : Quintette avec piano en fa mineur, opus 34 – Concerto pour piano n° 1 en ré mineur, opus 15
Giovanni Radivo, Florent Souvignet-Kowalski (violons), Jean-Pascal Oswald (alto), Nicolas Hartmann (violoncelle)
Orchestre national de Lyon, Alexander Melnikov (piano et direction)


A. Melnikov (© Julien Mignot)


Près de deux ans après un curieux parcours organologique qui nous avait laissé perplexe, le pianiste Alexander Melnikov est de retour sur la scène de l’Auditorium Maurice‑Ravel, cette fois‑ci pour un programme dévolu au piano de Brahms, avec la juxtaposition de deux chefs‑d’œuvre du compositeur, l’un chambriste, l’autre concertant.


Séduisant sur le papier, le projet s’avère hélas problématique dans sa réalisation. C’est tout d’abord avec un mélange de curiosité et d’appréhension qu’on voit trôner au centre du plateau un Blüthner de 1859 en acajou, propriété personnelle de Melnikov, avec lequel il a gravé certains de ses enregistrements. Un tel instrument peut certes apporter ses couleurs spécifiques, mais aura‑t‑il assez de puissance pour occuper l’espace de l’Auditorium et lutter avec un orchestre tel que l’ONL ?


La question ne se pose pas dans la première partie, occupée par le magnifique Quintette avec piano, l’un des sommets de la musique de chambre romantique. Les quatre chefs de pupitre de l’ONL choisis pour entourer Melnikov impressionnent tant par la qualité de leur sonorité individuelle que par la cohésion de leur ensemble. Placé très en retrait de ce quatuor, le chambriste chevronné qu’est Melnikov choisit de laisser la vedette à ses partenaires. Loin de jouer les solistes avant l’heure, il est ici un accompagnateur discret, mais efficace, qui assure la continuité et l’unité de l’ensemble. Ainsi chacun de ses compagnons peut‑il briller à son tour, au gré d’une œuvre d’une richesse mélodique et rythmique inépuisable, et qui permet de savourer la variété des timbres de chaque instrument, y compris ceux du fameux Blüthner. Mention particulière doit être faite de Jean‑Pascal Oswald, qui met en relief avec éclat la voix intérieure de l’alto, et dont l’autorité naturelle semble galvaniser ses équipiers.


A l’entracte, on s’étonne de voir le piano déplacé, sous la supervision de Melnikov lui‑même, de façon à faire face au public et tourner le dos à une grande partie de ses musiciens. Bois, cuivres, contrebasses et percussions se retrouvent ainsi placés derrière le pianiste‑chef, tandis que les cordes forment un arc autour du Blüthner. Singulier dispositif, qui place l’instrument soliste à l’intérieur de l’orchestre, un peu à la manière de la caisse claire dans le Boléro de Ravel ! Voilà de quoi réactiver nos craintes quant à la capacité d’un instrument « d’époque » à se faire entendre dans une masse orchestrale aussi compacte.


On se demande de même s’il est possible de faire du jouer‑diriger dans une œuvre de proportions telles que le Premier Concerto de Brahms. Melnikov l’a certes enregistré en usant de ce même Blüthner, mais en confiant la direction à un chef expérimenté, Ivor Bolton, ce qui n’empêchait d’importants problèmes d’équilibre. Le démarrage du Maestoso confirme nos appréhensions : entré en scène de manière anonyme au milieu des musiciens du rang, Melnikov laisse Giovanni Radivo donner le « top départ », mais on voit ensuite le pianiste russe bondir de sa banquette durant toute l’introduction orchestrale et gesticuler de manière un peu confuse en direction de ses troupes, qui ne semblent pas vraiment le regarder. La débauche d’énergie et de concentration est telle que l’entrée du piano est un naufrage, noyée sous les fausses notes, ce qui fait craindre le pire pour la suite. Le jeu pianistique est en effet une vraie déception, tant par ses préciosités hors de propos, avec notamment des accords arpégés intempestifs, un toucher dur et imprécis, et des traits souvent savonnés dans les parties virtuoses. Est‑ce la faute de l’instrument, dont le couvercle a été totalement ôté, si la sonorité semble se brouiller avant de nous parvenir ? Par ailleurs, l’orchestre couvre le piano « historique » dans les tutti, bien que Melnikov fasse constamment signe à ses musiciens de jouer moins fort. Si l’on se prend à rêver de la sonorité de granit et des phrasés amoureusement sculptés d’un Arrau, d’un Gilels ou d’un Andsnes dans ce concerto, on s’interroge surtout sur ce que Melnikov cherche à nous dire. Veut‑il traiter ce concerto comme de la musique de chambre à grande échelle ? Le cas échéant, ce serait à nos yeux un contresens, tant l’œuvre est un affrontement entre un piano héroïque et la masse orchestrale. Le voit‑il comme une symphonie avec piano obligé ? Mais ne faudrait‑il pas alors confier la baguette à un véritable chef, qui assurerait la cohésion de l’ensemble, afin de mieux se concentrer sur les exigences de la partie soliste ? Cherche‑t‑il à réaliser une sorte de tour de force virtuose et intellectuel en cumulant les deux rôles ? Dans ce cas, Melnikov est perdant sur les deux tableaux : d’une part, même s’il cherche à diriger l’orchestre dès qu’il le peut en se mettant debout, il l’abandonne quand la difficulté pianistique le lui impose ; d’autre part, comme il a été dit, son jeu frappe désagréablement par son caractère brouillon et son souffle court. Cette aporie est plus que jamais manifeste dans le mouvement lent, où les problèmes sonores du piano contrastent avec la qualité des timbres de l’orchestre, tout à fait irréprochable. Si le Rondo final est mieux en place, il ressort de l’ensemble un sentiment de raté et d’incompréhension.


Le bis reste chez Brahms, avec l’Intermezzo opus 116 n° 2, qui nous laisse toujours sceptique quant aux qualités de toucher et de déclamation du pianiste. Assurément, Melnikov est un musicien cultivé et un chambriste de valeur, ainsi qu’un esprit curieux et soucieux d’innover, mais force est de constater que certaines de ses expérimentations laissent l’auditeur au bord du chemin.



François Anselmini

 

 

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