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Les cent ans de Győrgy Kurtág Paris Cité de la musique 06/05/2026 - Isabel Mundry : The I’s
Márton Illés : Four skEtches
Tobias Feierabend : Précipitations (création)
Győrgy Kurtág : Messages de feu Demoiselle R.V. Troussova, opus 17 Anu Komsi (soprano), Hélène Fauchère (mezzo-soprano), Emmanuèle Ophèle (flûte), Carlo Laurenzi, Augustin Muller (électronique Ircam), Sylvain Cadars (diffusion sonore Ircam)
Ensemble intercontemporain, Pierre Bleuse (direction)

Le festival ManiFeste de l’Ircam et la Philharmonie de Paris s’associent pour fêter les cent ans de Győrgy Kurtág avec l’emblématique Messages de feu Demoiselle R.V. Troussova. L’œuvre, créée en en 1981 à Paris par l’Ensemble intercontemporain (EIC) et Sylvain Cambreling, révéla le nom du compositeur hongrois à l’Europe occidentale. Elle permet à la soprano Anu Komsi de déployer toute une palette d’émotions, au diapason des poèmes autobiographiques signés de la poétesse russe Rimma Dalos. L’orchestre de chambre agit comme un miroir tour à tour bienveillant et contrariant de sa psyché, dans un esprit proche du Pierrot lunaire. Le geste très incisif et opulent (dans la première partie), laisse place à une série de miniatures où Kurtág s’emploie à faire recouvrer leur virginité à certains matériaux ou objets musicaux connus, souvent d’une grande simplicité. Tout bascule avec le geste vocal associé au « cri de cochon » dont Anu Komsi assume sans vergogne les résonances libidineuses. Mais d’autres résonances – plus convenables celles‑là – se font entendre sur scène par l’industrie d’un instrumentarium finement étudié comprenant harpe, mandoline, cymbalum, piano, célesta et toute une gamme de percussions. Si certains équilibres nous ont semblé bancals en première partie, Pierre Bleuse a magistralement tenu la dernière partie, où chaque brisure de silence participe de cette dramaturgie introspective propre au monodrame – on n’oubliera pas les inflexions nostalgiques du corniste Jean‑Christophe Vervoitte.
Sa consœur flûtiste Emmanuelle Ophèle, de son côté, a travaillé main dans la main avec Tobias Feierabend (né en 1993) pour Précipitations, donné en création mondiale. La notice très poétique rédigée par le compositeur franco-américain et professeur au CNSMDP est en soi une invite à l’écoute de cet instrument d’une confondante plasticité. Au gré d’un parcours en trois stations se dessine la trajectoire entre « volutes impressionnistes » et sons bruitistes (zébrures soufflées, flatterzunge) avant que la flûte basse n’investisse des zones troubles, au seuil du silence. La soliste de l’EIC nous envoûte jusque dans les sonorités les plus feutrées, les plus fébriles, grâce à une constante attention portée à la ligne de chant.
Si elles sollicitent l’électronique, les deux créations françaises données avant l’entracte en font un usage particulièrement original. Prenez Four skEtches (2025‑2026) du Hongrois Márton Illés (né en 1975) : il faut attendre une bonne dizaine de minutes pour que l’électronique surgisse à découvert d’une manière spectaculaire, les haut‑parleurs recrachant avec une force tellurique leur mixture de timbres fraîchement échantillonnés. Le reste du temps, la musique suit un cours ludique, avec un fourmillement continuel de bruits de nature associés à d’énergiques soubresauts, un papillonnement de sonorités étranges dont chacune semble douée d’une vie brève et précaire. Les timbres, subtilement associés, sont prêts à se désunir et à entrer dans de nouvelles alliances. La direction de Pierre Bleuse, tout en rendant lisible la forme (on perçoit un simili de réexposition), rend parfaitement justice à la poétique de la pièce, fruit d’une oreille experte.
La notice au ton sociologico-politique d’Isabelle Mundry (née en 1963) dans The I’s (2025‑2026) laissait accroire une posture vindicative, à l’image du grandiloquent Cortèges de Sasha J. Blondeau, créé par l’Orchestre de Paris et Alain Altinoglu dans le cadre du festival ManiFeste 2023. Il n’en sera rien : différences d’effectif mises à part, le rapport entre l’individu et la masse, l’indépendance et la coagulation grégaire, ne se traduisent pas ici en déflagrations mais en interactions – sans que les coutures ne soient perceptibles – entre lutherie traditionnelle et électronique. Celle‑ci s’intègre parfaitement à la trame, et ce n’est qu’a posteriori qu’on perçoit ces injections de « foules lors de manifestations », « de discours se tenant dans les lieux publics », « de lieux publics vides » dont parle la compositrice. Le texte visionnaire de l’artiste marocain M’barek Bouhchichi est déconstruit à travers une vocalité contrainte, sous‑exploitant par trop, selon nous, le beau mezzo d’Hélène Fauchère. Les musiciens de l’EIC semblent très à l’écoute de la moindre vibration. Sous la direction sensible de Pierre Bleuse, ils évoluent en parfaite syntonie avec la partie électronique (aux commandes de laquelle officient Carlo Lorenzi, Augustin Miller et Sylvain Cadars) et la partie vocale dont ils imitent les inflexions.
Jérémie Bigorie
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