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Du brillant au flamboyant

Paris
Maison de la radio et de la musique
05/29/2026 -  
Wolfgang Amadeus Mozart : Concerto n° 10 pour deux pianos en mi bémol majeur, K. 316a [365]
Alexander von Zemlinsky : Die Seejungfrau

Lucas Jussen, Arthur Jussen (piano)
Orchestre national de France, Thomas Guggeis (direction)


Les frères Jussen (© Marco Borggreve)


Parmi les vingt‑sept concertos pour piano attribués à Mozart, le Dixième est en réalité le seul destiné à deux claviers, composé en 1779, à la suite de son voyage à Paris. Malgré le succès de son éclatante Trente-et-unième Symphonie, Mozart ne parvient pas à obtenir un poste à sa mesure, retournant à Salzbourg pour subir les foudres du prince-archevêque Colloredo. Entre l’échec amoureux auprès de la cantatrice Aloysia Weber, puis le décès de sa mère, le compositeur semble se consoler auprès de sa sœur Nannerl, pour laquelle il écrit ce concerto.


Par rapport au Septième, écrit pour trois pianos (1777), cet ouvrage prend une autre dimension, aussi bien dans l’ampleur de l’instrumentation augmentée en 1782 (comportant notamment clarinettes, trompettes et timbales), que dans le style majestueux, bien éloigné des galanteries du premier essai. L’influence du niveau orchestral de l’école de Mannheim, acquise auprès de Christian Cannabich, sert cette évolution décisive. Pour mettre en valeur tout le brio requis, on retrouve à la Maison de la radio les Néerlandais Lucas et Arthur Jussen, deux frères qui s’illustrent depuis plus de dix ans dans ce répertoire, à l’instar des sœurs Labèque. On se réjouit de les entendre à Paris, au‑delà de leurs disques pour Deutsche Grammophon et de leurs venues à Baden‑Baden (voir notamment l’an passé).


Entre précision rythmique millimétrée et emphase sans ostentation, les interprètes font feu de tout bois pour faire vivre le premier mouvement, d’une clarté et d’une vélocité bienvenues, ne cherchant pas à intellectualiser outre mesure les débats. Ce piano franc et droit, comme un seul homme, se montre un rien péremptoire dans les mouvements extérieurs, avant de pénétrer les états d’âme plus déliés et mélancoliques de l’Andante, sans doute le plus intéressant des trois. Un peu flottant au début dans la mise en place, l’Orchestre national de France se chauffe peu à peu pour proposer un accompagnement délicieusement étagé par Thomas Guggeis (né en 1993). Le directeur musical de l’Opéra de Francfort allège sensiblement le tapis de cordes, laissant ensuite les soliste se régaler du bis aux accents jazzy de la Zirkusparade de Jörg Widmann, en un tempo rapidissime.


Après l’entracte, le plateau se remplit généreusement pour embrasser l’orchestration opulente de Zemlinsky : depuis sa redécouverte dans les années 1980, alors qu’on la croyait irrémédiablement perdue, la fantaisie La Petite Sirène (1905) est devenue l’une des œuvres les plus populaires de ce contemporain de Mahler. Ce n’est là que justice, tant on se délecte à chaque nouvelle écoute de la richesse de cette partition, parmi les plus inspirées de son auteur au niveau mélodique. En grand orchestrateur, Zemlinsky se régale de toutes les ressources à sa disposition, jouant de multiples sonorités entremêlées, héritées du symbolisme. On entend aussi la dette à Bruckner dans le recours fréquent aux crescendos ponctués par des effets de masse, immédiatement contrastés par un silence ou un pianissimo envoûtant.


Guggeis se montre plus intéressant dans les parties apaisées, au tempo lent, à l’instar de l’introduction aux graves magmatiques et hypnotiques, avant une entrée superbe des premiers violons. Le geste allégé et sans vibrato joue la carte d’une élégance souple et bondissante, tandis que les verticalités apparaissent plus robustes et dramatiques en comparaison. La deuxième partie, au début inoubliable en technicolor, virevolte d’un pupitre à l’autre, en un style aérien. La dernière part sur des cimes similaires, même si le chef allemand n’évite pas certaines saturations sonores dans les tutti – seule réserve de ce concert en tout point réussi.



Florent Coudeyrat

 

 

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