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Berlioz entre concert et théâtre Zurich Opernhaus 05/10/2026 - et 14, 17 mai 2026 Hector Berlioz : La Damnation de Faust Stanislav Vorobyov (Méphistophélès), Elīna Garanča (Marguerite), Saimir Pirgu (Faust), Amin Ahangaran (Brander)
Chor der Oper Zürich, SoprAlti der Oper Zürich, Klaas-Jan de Groot (préparation), Orchester der Oper Zürich, Yves Abel (direction musicale)
Natascha Ursuliak (mise en espace)
 (© Toni Suter)
La Damnation de Faust était-elle un opéra ou plutôt un oratorio ? C’est l’éternelle question. Berlioz, qui le qualifiait de « légende dramatique », n'avait pas conçu son ouvrage pour la scène. Il l’a composé en 1846, en partie lors de voyages en Europe centrale (Hongrie, Autriche, Bohême), en s'inspirant de la traduction de Nerval du Faust de Goethe. Il ne s’agit pas cependant d’une adaptation fidèle, mais d’une méditation musicale sur le pacte faustien, conçue pour l'imagination plus que pour le théâtre. En effet, la structure de l’œuvre est éclatée (quatre parties, 19 scènes), et l'action est trop elliptique pour une scène classique. Il n’empêche, la puissance dramatique, les personnages forts (Faust, Méphisto, Marguerite) et l'intensité émotionnelle peuvent justifier une représentation scénique, une pratique initiée seulement en 1893, après la mort de Berlioz. L’Opernhaus de Zurich a résolu la quadrature du cercle en proposant une version concertante, agrémentée d’une mise en espace rudimentaire et du placement d’une partie des choristes au balcon, prouvant ainsi que l'œuvre se suffit à elle-même musicalement.
On le sait, la partition se distingue par une audace orchestrale prodigieuse. Berlioz utilise l'orchestre pour peindre des paysages sonores, comme dans la « Marche hongroise », la « Danse des Sylphes » ou encore la « Course à l'abîme ». La Damnation de Faust est pleine aussi de contrastes violents entre méditation (airs de Faust et de Marguerite) et scènes démoniaques et mêle tout à la fois des éléments symphoniques, choraux et lyriques. A la tête de l’Orchestre de l’Opernhaus de Zurich - occupant tout le plateau - le chef Yves Abel offre une soirée de haute tenue musicale, restituant toutes les nuances et les couleurs de cette partition multiforme, privilégiant la clarté et l'intensité dramatique mais n’évitant pas l’emphase ni l’excès de puissance dans les passages les plus intenses, avec pour résultat çà et là un sentiment de saturation du son dans l’espace intimiste qu’est l’Opernhaus.
Le plateau vocal est dominé par la splendide Marguerite d’Elīna Garanča, qui confère profondeur et émotion à son personnage, grâce à sa musicalité ainsi qu’à sa voix ample, majestueuse et dotée d'un magnifique « legato ». Le Méphistophélès de Stanislav Vorobyov impressionne par sa voix de basse profonde et caverneuse, son chant extrêmement fluide et sa forte présence scénique, quand bien même il s’agit d’une représentation concertante. Saimir Pirgu incarne un Faust efficace et convaincant, alternant moments héroïques et accents plus suaves, mais sans grand charisme vocal. Le Brander d’Amin Ahangaran est, quant à lui, totalement incompréhensible. Il convient de déplorer, une nouvelle fois, que l’Opernhaus de Zurich, qui pourtant affiche saison après saison plusieurs ouvrages en français, ne propose pas aux chanteurs des coachs de langue. Et on ne saurait passer sous silence la prestation remarquable du Chœur, très sollicité, une prestation confondante de précision et de contrastes.
Claudio Poloni
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