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Une clémence brisée Zurich Opernhaus 04/26/2026 - et 29 avril, 3, 8*, 15, 17, 20, 25 mai 2026 Wolfgang Amadeus Mozart : La clemenza di Tito, K. 621 Pene Pati (Tito Vespasiano), Margaux Poguet (Vitellia), Yewon Han (Servilia), Lea Desandre (Sesto), Siena Licht Miller (Annio), Andrew Moore (Publio)
Chor der Oper Zürich, Ernst Raffelsberger (préparation), Orchestra La Scintilla, Marc Minkowski (direction musicale)
Damiano Michieletto (mise en scène), Paolo Fantin (décors), Klaus Bruns (costumes), Alessandro Carletti (lumières), Kathrin Brunner (dramaturgie)
 (© Toni Suter)
La Clémence de Titus, qui a vu le jour en 1791 à Prague, est le tout dernier opéra seria de Mozart. Il s’agit d’une œuvre de commande réalisée dans l’urgence pour le couronnement de Léopold II en tant que roi de Bohême. En effet, Mozart, tout en travaillant sur La Flûte enchantée et le Requiem, a composé l’ouvrage en très peu de temps, utilisant un livret de Métastase adapté par Caterino Mazzolà. Considéré encore jusqu’à peu comme une œuvre de circonstance conventionnelle, l’opéra est aujourd’hui reconnu pour la finesse psychologique de ses arias et de ses ensembles. L’intrigue se déroule dans la Rome antique et suit l’empereur Titus, dont la mansuétude est mise à l’épreuve. Vitellia, fille de l’ancien empereur déchu, veut se venger de Titus et pousse Sesto, amoureux d’elle, à fomenter un complot. Ce dernier, tiraillé entre son amitié pour l’empereur et son amour pour Vitellia, tente de tuer Titus et de brûler le Capitole. Mais le complot échoue et Sesto est capturé. Titus, apprenant la trahison, fait preuve d’une clémence absolue, pardonnant à Sesto et Vitellia, consolidant ainsi son image de monarque éclairé.
A Zurich, cette nouvelle production de La Clémence de Titus, signée Damiano Michieletto, s’éloigne radicalement de l’Antiquité pour proposer une lecture moderne et froide, qui se distingue par son approche psychologique sombre, loin de l’imagerie solennelle des toges romaines, le tout dans des costumes de notre époque. L’intrigue se déroule dans un décor unique et tournant de Paolo Fantin évoquant la salle austère d’un conseil d’administration, dans une atmosphère de surveillance constante. Ainsi, pendant l’Ouverture, Publio, chef de la sécurité, pose des micros un peu partout. Cet espace exigu renforce le sentiment de paranoïa : tout le monde s’observe, les personnages ne peuvent jamais se soustraire au regard des autres. Et surtout, Titus est présenté comme un homme seul, peu au fait de ce qui se fomente autour de lui, et dont la clémence est perçue comme une faiblesse politique ; d’ailleurs il sera empoisonné à la fin du spectacle, alors que l’opéra se termine par un hymne à sa gloire. Si la critique implicite du monde politique, dans lequel la morale n’a pas sa place, peut sembler pertinente, la fin laisse néanmoins perplexe : faire mourir Titus pendant que la musique de Mozart célèbre sa clémence est au mieux une provocation gratuite, pour ne pas dire un contresens total.
A la tête de La Scintilla, l’orchestre sur instruments d’époque de l’Opernhaus de Zurich, Marc Minkowski offre une lecture dynamique et intense de la partition de Mozart, une lecture aussi particulièrement contrastée, alternant tempi rapides et nerveux, comme l’Ouverture par exemple, et passages extrêmement étirés, comme l’air de Sesto « Parto, parto ». Le chef se distingue en outre par son engagement physique dans la fosse et sa capacité à faire ressortir des couleurs orchestrales presque violentes, en phase avec la vision sombre de la mise en scène.
La distribution vocale fait des étincelles. Pour ses débuts dans le rôle de Sesto, Lea Desandre est la véritable triomphatrice de la soirée. Sa voix claire et lumineuse, sa diction exemplaire ainsi que sa maîtrise technique – notamment le contrôle du souffle dans les tempi lents du chef – lui permettent d’incarner un personnage d’une grande fragilité émotionnelle. Pour ses débuts à Zurich, le ténor Pene Pati campe un empereur plus lyrique que dominateur, avec sa voix au timbre ensoleillé, apportant une dimension humaine et idéaliste à un personnage que la mise en scène s’efforce par ailleurs de fragiliser. Remplaçant une collègue initialement prévue, la jeune soprano française Margaux Poguet est une révélation dans le rôle de Vitellia, démontrant un tempérament de feu et une grande aisance à franchir les écarts de tessiture redoutables du personnage, de l’autorité des récitatifs à l’introspection de l’air final « Non più di fiori ». Un nom à retenir. L’Annio de Siena Licht Miller, la Servilia de Yewon Han et le Publio d’Andrew Moore complètent ce casting de haut vol avec une belle fraîcheur vocale. Le Chœur de l’Opernhaus mérite lui aussi tous les éloges.
Claudio Poloni
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