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Irrésistible Leipzig Musikalische Komödie 04/20/2026 - et 26 avril, 1er *mai 2026 Albert Lortzing : Zar und Zimmermann Philipp Jekal (Pierre le Grand), Jeffery Krueger (Ivanov), Milko Milev (van Bett), Elissa Huber (Marie), Frieder Flesch (Lefort), Felix Lodel (Syndham), Robert Bartneck (Chateauneuf), Elvira Dressen (La veuve Browe), Felix Strötzel (Un officier municipal), Esther Maria Rose (Une mariée), Ulf‑Christian Simons‑Müller (Un marié)
Chor der Musikalischen Komödie, Komparserie der Oper Leipzig, Mathias Drechsler (chef de chœur), Orchester der Musikalischen Komödie, Michael Nündel (direction musicale), Dominik Wilgenbus (mise en scène), Udo Vollmer (scénographie), Andrea Fisser (costumes), Michael Röger (lumières), Mirko Mahr (chorégraphie), Marita Müller (dramaturgie)
 (© Tom Schulze)
A l’instar de Marseille et Dresde, l’Opéra de Leipzig a la particularité de proposer une saison distincte pour la comédie musicale, dans un bâtiment dédié. La Musikalische Komödie (MuKo) accueille le genre léger dans une ancienne salle de bal d’un peu moins de 600 places, préservée des bombardements de la Seconde Guerre mondiale (en raison de sa situation en dehors du centre‑ville). Elle offre une visibilité et une acoustique parfaites, à même de mettre en valeur la troupe locale (chanteurs et danseurs), ainsi que les chœurs et l’orchestre. Comme le rappelle la passionnante exposition développée sur quinze panneaux illustrés dans les circulations du MuKo, Leipzig possède une tradition musicale initiée dès le milieu du XIXe siècle pour promouvoir le genre comique. La ville a compté jusqu’à deux troupes d’opérette permanentes jusqu’en 1912‑1913, saison où la fusion a permis de proposer pas moins de dix créations et quatorze reprises, avec des représentations quotidiennes : des chiffres qui laissent évidemment rêveur de nos jours. Après 1945, la prise de pouvoir par les communistes n’a pas interrompu le soutien à l’opérette en tant qu’art populaire, avec la fondation du premier Théâtre syndical d’Allemagne, géré par une « association des travailleurs culturels ». Le rythme des spectacles n’a pas faibli, affichant jusqu’à deux spectacles par jour le week‑ end.
Parmi les fleurons du répertoire de cette institution figure Tsar et charpentier (1837), le succès le plus durable de la carrière de Lortzing, célébré dans toute l’aire germanique (voir par exemple à Hambourg en 1969 ou à Berlin en 2000). Les captations anciennes disponibles sur YouTube ou au disque n’offrent qu’une pâle copie de l’efficacité redoutable de cet ouvrage, qui doit en priorité être découvert sur scène. Auteur de la musique comme du livret, Lortzing s’est rendu maître de l’art du comique de situation, grâce à sa longue expérience sur les planches (qui lui vaut d’incarner lui‑même le personnage d’Ivanov à la création). Le récit reprend l’anecdote réelle de l’apprentissage du métier de charpentier de marine par le tsar Pierre Ier de Russie (futur Pierre le Grand), en étant dissimulé parmi des ouvriers spécialisés aux Pays‑Bas. Mêlant suspens et enquête policière, les quiproquos s’accumulent, tout en fournissant le prétexte d’une moquerie des Anglais et Français. Si cet imbroglio a déjà été adapté par d’autres compositeurs (dont Donizetti), Lortzing a la bonne idée d’ajouter le personnage ridiculement prétentieux du bourgmestre van Bett, véritable anti‑héros de l’histoire. Son air « O sancta justicia » figure parmi les plus réussis, souvent enregistré par ailleurs (voir notamment en 2002 par Thomas Quasthoff et Christian Thielemann, pour Deutsche Grammophon), à l’instar de sa leçon de chant désopilante au II face à des femmes indisciplinées. Outre le pittoresque chœur populaire des sabots, le sextuor de la fin du II montre toute l’originalité de Lortzing dans la superposition des lignes vocales.
La mise en scène très réussie de Dominik Wilgenbus a pour idée de mêler passé en présent en montrant un gardien de musée chargé de surveiller les grandes toiles flamandes, tandis qu’un peintre s’affaire sur son chevalet pour représenter la scène. Cette mise à distance n’est qu’un prétexte pour exploiter l’exiguïté de la scène avec plusieurs cadres de perspective. On aime aussi les trouvailles bon enfant, de l’arrivée en scaphandre de l’émissaire anglais à celui en ballon du Français, tandis que les costumes brossent bien le caractère des personnages. Mais c’est peut‑être plus encore la direction d’acteur qui séduit de bout en bout, en donnant une vie propre à chaque membre des chœurs (tous admirables), ainsi qu’à l’officier municipal muet, interprété par Felix Strötzel, qui agit comme un souffre‑douleur aussi soumis qu’obséquieux face à van Bett. Dans ce rôle, Milko Milev marque les esprits par sa verve drolatique, d’une fantaisie lumineuse dans sa gestuelle et ses regards. La voix fatiguée dans l’aigu manque de projection, mais donne encore de belles réparties dans les graves. La jeunesse vocale se trouve chez Philipp Jekal, qui compose un Pierre le Grand sonore et vaillant, tandis qu’Elissa Huber (Marie) n’est pas en reste dans l’élégance et la musicalité. Tous les seconds rôles se montrent à la hauteur, de même que la direction engagée et directe de Michael Nündel, qui sait s’assagir dans les parties plus tendres. Une réussite qui prouve que la spécialisation pour le genre léger a du bon, nous consolant de l’Ondine plus mitigée la veille, dans les ors de l’Opéra.
Florent Coudeyrat
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