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Surprise romaine

Baden-Baden
Festspielhaus
04/17/2026 -  et 9, 10, 11 (Roma), 13 (Paris), 14 (Bruxelles), 15 (Köln), 18 (Frankfurt) avril 2026
Johannes Brahms : Concerto pour piano n° 1, opus 15
Edward Elgar : Variations « Enigma », opus 36

Igor Levit (piano)
Orchestra dell’Academia Nazionale di Santa Cecilia, Daniel Harding (direction)


I. Levit, D. Harding (© Michael Gregonowits)


On gardait de l’Accademia di Santa Cecilia, très longtemps dirigée par Antonio Pappano, le souvenir d’une formation méridionale un peu inconstante, inspirée et chaleureuse dans l’opéra italien mais moins régulière en qualité dans le répertoire symphonique courant, avec des sonorités instables et une couleur globale perfectible. Or Daniel Harding, qui a pris les commandes à Rome en octobre 2024, semble avoir déjà redressé certaines mauvaises habitudes et engagé la phalange dans des projets d’envergure, dont une Tétralogie wagnérienne, amorcée en octobre 2025 avec La Walkyrie, exercice en général excellent pour faire recouvrer à un orchestre davantage de lustre et une meilleure sonorité d’ensemble. A l’écoute de l’introduction lente et majestueuse du Premier Concerto de Brahms, ces recettes de reprise en main paraissent déjà bien fonctionner. Une entrée en matière qui manque un peu de vigueur sonore, en dépit d’un effectif très large, sans doute parce que l’orchestre a besoin de mieux prendre en compte l’acoustique d’une salle qu’il ne connaît pas bien, mais se fait déjà remarquer par son confort. Certains grincheux pourront s’offusquer ici d’une certaine standardisation en cours, qui gommerait quelques spécificités péninsulaires ; mais qu’un tel orchestre paraisse gagner à ce point en polyvalence, et ose même un programme Brahms/Elgar – ce qui est quand même audacieux pour une tournée –, paraît un acquis rien moins que remarquable.


En tout cas un instrument d’une véritable docilité, avec lequel Daniel Harding peut beaucoup oser dans ce concerto, en matière de ductilité, de transparence et de souplesse des phrasés. Igor Levit, soliste de la tournée, n’est pas moins à l’écoute, et il en résulte une interprétation d’une remarquable interactivité, à un niveau véritablement chambriste, alors même que les forces en présence sont d’une incontestable ampleur symphonique. Contraste saisissant avec la récente apparition sur la même scène d’Hélène Grimaud et d’un Mahler Chamber Orchestra sans chef : là où l’on aurait attendu transparence et souplesse de la petite formation sans baguette, et convention assumée du côté de près de cent musiciens dirigés à vue, c’est exactement l’inverse qui se produit : ici une musicalité de tous les instants, et dans nos souvenirs récents, encore plus douloureux en comparaison, beaucoup trop de raideurs, de déséquilibres, voire de lourdeurs. Comme quoi l’argumentaire moderne en termes de légitimité d’un Brahms désormais plus dégraissé, aux arêtes plus nettes, n’est pas lié qu’à des problématiques d’effectifs, ni même à de nouvelles pratiques de direction. Il y a simplement des musiciens dont le niveau est à la hauteur de certaines œuvres, et d’autres non, et ce ne sont pas des recettes toutes faites qui peuvent y changer quelque chose.


Parler de niveau pianistique à propos d’Igor Levit est de toute façon un euphémisme, tant tout ce qui sort ici de l’instrument soliste paraît fascinant de maîtrise, de contrôle des dynamiques, d’élan, d’une vision à moyen terme qui dépasse de loin la simple exécution virtuose d’une partie soliste surchargée de notes. Ici la prise de risque n’est pas digitale mais bel et bien cérébrale, avec le parti pris d’oser, en particulier dans le premier mouvement, de véritables clairières, moments où le soliste prend le contrôle pour détailler des séquences aussi riches et crépusculaires que certains Klavierstücke tardifs du même Brahms. Une façon de se promener dans l’œuvre qui pourrait la distendre, mais où tout fonctionne aussi parce que le chef reste attentif, reprend la main quand c’est nécessaire, et quand tout le monde se réaligne enfin pour une stupéfiante coda dont les ressorts se retendent, l’effet est saisissant. Merveilleux Adagio ensuite, où l’orchestre sait trouver de vraies couleurs ombreuses, somme toute très allemandes, avant une entrée soliste toute en retenue. Et Rondo final fantasque, svelte, brillant, en totale symbiose entre les deux maîtres d’œuvre. Une interprétation qui réussit magistralement le compromis si rarement trouvé dans cette œuvre monumentale, entre romantisme passionné, mise en valeur de chaque épisode intermédiaire et absence d’indigestion potentielle. Le tout porté par l’engagement physique d’un soliste toujours passionnant à regarder, véritable immersion mentale dans un vécu très intérieur de l’œuvre, certains gestes satellites paraissant vraiment révélateurs d’un processus de création musicale dans l’instant. Une sincérité à mille lieues de la gesticulation théâtrale et des mines inspirées dont certaines de nos actuelles stars médiatiques du clavier ont fait leur fonds de commerce.


Passionnantes Variations « Enigma » en seconde partie, où l’orchestre ne joue certes pas dans son arbre généalogique – c’est le moins que l’on puisse dire –, mais apporte ici une certaine candeur et une absence de lourdeur farineuse tout à fait appréciables. Harding reste avant tout analytique, dose à merveille les voix intermédiaires d’une orchestration chargée, trouve çà et là des couleurs brahmsiennes qui répondent très bien à ce qu’on avait entendu avant l’entracte, et accomplit en somme un travail véritablement professionnel, en s’appuyant sur une gestique toujours précise et avenante à regarder. « Nimrod » paraît superbement sculpté, comme on l’attend, mais les variations plus alertes s’enchaînent aussi avec un véritable brio. Ambiance britannique prolongée, à l’heure du bis d’orchestre, par un suave Salut d’amour du même Elgar. Vraiment un très beau concert, et surtout une vraie bonne surprise, de la part d’une affiche dont on n’attendait peut‑être pas tant.



Laurent Barthel

 

 

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