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Bonne pioche Paris Palais Garnier 04/10/2026 - et 14, 16*, 21, 24, 26, 30 avril, 3 mai 2026 Philip Glass : Satyagraha Anthony Roth Costanzo (contre-ténor), Ilanah Lobel‑Torres (soprano), Davóne Tines (baryton), Adriana Bignagni Lesca (alto), Olivia Boen (soprano), Deepa Johnny (mezzo), Amin Ahangaran (baryton), Nicky Spence (ténor), Nicolas Cavallier (basse), Alexander Bozinoff, Jeremy Coachman, Jonathan Fredrickson, Marion Gautier de Charnacé, Awa Joannais, Héloïse Jocqueviel, Payton Johnson, Mermoz Melchior, Adrien Ouaki, Ido Toledano (danseurs)
Chœurs de l’Opéra national de Paris, Ching‑Lien Wu (cheffe des chœurs), Orchestre de l’Opéra national de Paris, Ingo Metzmacher (direction musicale)
Bobbi Jene Smith, Or Schraiber (mise en scène,t chorégraphie), Christian Friedländer (décors), Wojciech Dziedzic (costumes), John Torres (lumières), Jacob Mallinson Bird (dramaturgie)
 (© Yonathan Kellerman/Opéra national de Paris)
Pendant qu’il ignore scandaleusement le centenaire d’un des plus grands compositeurs d’opéra de l’après‑guerre nommé Hans Werner Henze, voilà que l’Opéra de Paris se souvient de Satyagraha (1980) de Philip Glass, quatre‑vingt‑neuf printemps cette année. Quoi qu’on pense de son minimalisme répétitif, qui entête les uns et ennuie les autres, c’est une icône de la musique du vingtième siècle et il était temps de mettre un de ses opéras à l’affiche – Nice lui a cependant brûlé la politesse en présentant Satyagraha il y a six mois. Salle comble, accueil triomphal : bonne pioche.
Cet opéra en trois actes, le deuxième volet de sa trilogie, entre Einstein on the Beach (1976) et Akhénaton (1984), est centré sur Ghandi et son expérience de la violence en Afrique du Sud, qui lui inspira un livre intitulé justement Satyagraha [la force de la vérité]. Il s’agit aussi d’une référence à la Bhagavad‑Gita, une partie de l’épopée sacrée du Mahâbhârata, où le guerrier Arjuna se trouve confronté à un terrible dilemme : s’abandonner à la violence en massacrant des ennemis de son sang ou céder à la lâcheté en renonçant à combattre. Le livret en sanscrit, écrit par le compositeur lui‑même et la romancière de Constance de Jong, puise en abondance dans les sentences de la Bhagavad‑Gita. Il ne raconte pas vraiment une histoire, même si des personnages sont là, tels Arjuna ou Madame Alexander, qui en Afrique du Sud sauve Gandhi de la foule déchaînée. Chaque acte est surtout axé sur une figure dont les idéaux rejoignent les siens : Tolstoï, avec lequel il correspondit, son contemporain l’Indien Rabindranath Tagore, qu’il rencontra, Martin Luther King, qui peut faire figure d’héritier.
L’œuvre, en réalité, tient plutôt de l’oratorio, notamment par le rôle du chœur, qui rappelle celui des passions. Les personnages ne sont donc pas des personnages d’opéra traditionnels. A Garnier, ils perdent même leur individualité, réduits à leur tessiture. Gandhi devient un soldat pacifiste comme il y a eu, comme il y en a et comme il y en aura toujours. Ainsi se préserve, se renforce même, l’universalité du message, que nous pouvons adapter à nos temps si troublés. On n’a d’ailleurs pas confié la mise en scène à un homme de théâtre, mais à deux danseurs, Bobbi Jene Smith et Or Schraiber, familiers des lieux pour y avoir présenté Pit il y a trois ans. La représentation, du coup, relève de l’allégorie chorégraphiée, à laquelle assistent, en une mise en abyme des plus convenues, Gandhi, Tolstoï, Tagore et le pasteur, comme s’ils regardaient des reflets d’eux‑mêmes. Tout passe surtout par les corps de douze formidables danseurs, subissant ou exerçant la violence. On croit aussi voir une sorte de rituel, dont les acteurs ne sont plus que des archétypes. Le réalisme n’est pas banni pour autant, avec cette longue scène de lynchage à l’acte II, à peine soutenable, à laquelle fait pendant, au III, une chaîne humaine réconciliée. Le spectacle s’avère magnifiquement réglé et rythmé par les chorégraphes, jusque dans ses moments les plus hiératiques. Mais il paraît parfois traîner en longueur – à moins que cette impression soit due à la musique elle‑même, résolument tonale, aux harmonies très élémentaires.
La distribution est assez homogène. On citera Ilanah Lobel‑Torres, soprano aux aigus de cristal, Amin Ahangaran, baryton bien campé, alors que l’émouvante et stylée Adriana Bignagni Lesca manque un peu de puissance. La substitution d’un contre‑ténor au ténor de Ghandi, en revanche, laisse sceptique à tout point de vue, quels que soient les mérites d’Anthony Roth Costanzo. Le chœur, que Glass ne ménage guère, n’est pas en reste, malgré quelques aigus un rien trop bas des sopranos. Il a limité son orchestre aux bois et aux cordes complétés d’un orgue électronique. Plutôt que d’exacerber le caractère répétitif de la musique, Ingo Metzmacher cherche des couleurs, fait chanter ses musiciens, nullement rétif à un certain hédonisme sonore, rendant au fond à cette partition de presque trois heures la dimension narrative dont la production l’affranchit.
Didier van Moere
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