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Un magicien de l’ombre Vienna Konzerthaus 04/09/2026 - Franz Schubert : Sonate en sol majeur « Fantaisie », D. 894, opus 78
Frédéric Chopin : Mazurkas, opus 33 n° 4, opus 41 n° 2 et opus 63 n° 2 – Prélude en ut dièse mineur, opus 45 – Sonate pour piano n° 2 en si bémol mineur, opus 35 Arcadi Volodos (piano)
 A. Volodos (© Marco Borggreve)
La Sonate de Schubert est l’un des piliers du répertoire d’Arcadi Volodos (son enregistrement en 2001 à Vienne fut le dernier réalisé dans le légendaire studio de la Sofiensaal, avant qu’un dramatique incendie ne détruise, quelques semaines plus tard, l’intégralité du bâtiment). Il y trace son chemin à mesure qu’il nous y entraîne, explorant des lisières ensoleillées, feignant de s’engager dans des impasses, semblant revenir sur ses pas, parfois tourner en rond, sans jamais se presser ni véritablement se perdre. Son lyrisme s’est décanté au fil des années ; la recherche de couleurs et de sens se fait plus abstraite, sans trace toutefois de sécheresse intellectuelle. Il emmène très loin l’auditeur qui accepte de lâcher prise, mais déroutera celui qui espère retrouver ses repères familiers : les traces de folklore viennois sont à peine esquissées, les touches d’humour n’affleurent qu’avec pudeur.
La seconde partie, l’une des premières incursions publiques du pianiste dans Chopin, prolonge le climat de la première. Même dans les Mazurkas, les concessions aux racines dansées sont rares, au profit d’un travail sur les résonances et d’un flux narratif qui conduit, pas à pas, vers la Sonate opus 35. Quelques éclats de virtuosité, des sonorités plus éclatantes, des accents romantiques déchirants et des ruptures dramatiques inquiétantes surgissent çà et là, parfaitement intégrés au discours : la « Marche funèbre » se déploie comme une vaste arche, fluide et inéluctable, avant un Presto cinglant et halluciné, véritable brouillard de notes scriabinien, d’où surgit le fantôme du thème initial.
Seul un des quatre bis (les Variations sur un thème de « Carmen » d’Horowitz) rappelle que le pianiste est un virtuose hors norme ; mais là encore, les avalanches de notes paraissent comme égrenées au ralenti, tant tout paraît maîtrisé, raffiné, sans effort apparent. Arcadi Volodos est un pianiste des paradoxes : un jeu infiniment contrasté mais profondément unitaire, transformant les grands espaces des formes sonates en des vignettes miniatures. On ressort de son récital comme d’un rêve, avec le sentiment d’avoir perdu la chronologie et les repères temporels, mais enrichi d’une expérience mystérieuse et bouleversante.
Dimitri Finker
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