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Messe féministe Antwerp Opera Vlaanderen 04/04/2026 - et 5, 7*, 8, 9 avril 2026
« SANCTA »
Paul Hindemith : Sancta Susanna, opus 21
Johanna Doderer, Born in Flamez, Stefan Schneider, Nadine Neven Raihani, Christopher Kandelin, Gibrana Cervantes, Josephinex Ashley Hansis, Karl‑Johann Ankarblom, Odette T. Waller & otay:onii : Misviering Andrea Baker, Cornelia Zink, Annina Machaz, Bláthin Eckhardt, Born in Flamez, Emma Rothmann, Fibi Eyewalker, Fleshpiece, Florentina Holzinger, Gibrana Cervantes, Helena Botelho Jørgensen, Jasko Fide, Laura London, Luz de Luna Duran, Luci Fire Tusk, Malin Nilsson, Mery Munoz, Netti Nüganen, otay:onii, Paige A. Flash, Renée Copraij, Saioa Alvarez Ruiz, Sara Lancerio, Sophie Duncan, Veronica Thompson, Xana Novais
Koor Opera Ballet Vlaanderen, Jan Schweiger (chef de chœur), Symfonisch Orkest Opera Ballet Vlaanderen, Marit Strindlund (direction musicale)
Florentina Holzinger (mise en scène, chorégraphie), Nikola Knezevic (scénographie, costumes [quand il y en a]), Anne Meussen, Max Kraussmüller (lumières), Maja Cule (vidéo)
 (© Nicole Marianna Wytyczak)
Si vous assistez à une représentation de « SANCTA », vous verrez des bonnes sœurs toutes nues en train de faire du patin à roulettes. Mais aussi bien d’autres choses que vous ne verrez plus jamais après à l’opéra, au moins pendant un bon bout de temps.
En ce mois d’avril, l’Opéra des Flandres monte à cinq reprises cette sulfureuse « SANCTA » qui a provoqué une polémique relayée par la presse à Stuttgart l’année passée, ce spectacle conçu par Florentina Holzinger ayant été créé dans le plus discrète ville de Schwerin en 2024. Le public flamand, bien averti de ce qu’il allait voir, acclame au terme de cette représentation d’un peu plus de deux heures et demie toutes les participantes de cette performance extrême et hors norme. C’est qu’il a sans doute perçu, entre les lignes, toute la joie libératrice de cette mise en scène, qu’il en a relativisé la dimension provocatrice pour en comprendre le sens, malgré la profusion d’effets, d’images, de paroles, de sons. Florentina Holzinger est une artiste qui a l’habitude dans ses spectacles d’incorporer de la nudité et de mêler les disciplines, la danse, le théâtre, l’acrobatie, la magie, la culture populaire. Pour la première fois, à l’opéra, elle a imaginé une mise en scène en prenant comme point de départ Sancta Susanna (1922) de Hindemith. Ce dense ouvrage d’une vingtaine de minutes se concentre sur une religieuse en proie au désir et qui, incapable de réfréner ses pulsions, se débarrasse de sa robe pour embrasser la croix.
Quel matériau de choix, en effet, pour Florentina Holzinger. Cette introduction, car cet opéra constitue une sorte de prélude dans cette production, annonce tout de suite la couleur, car pendant la transe de Susanna, deux femmes, dénudées, apparaissent, s’embrassent et s’adonnent à un rapport sexuel, non simulé, d’abord sensuel, plus intense ensuite, orgasme compris, l’orchestre, dirigé avec soin par Marit Strindlund, ne couvrant pas les gémissements. D’autres performeuses, nues, font en même temps leur entrée et se mettent à escalader une paroi, un des principaux dispositifs de la scénographie, avec la piste en forme de U pour faire du patin à roulettes, qu’on découvre un peu plus tard, ou encore la cloche géante, une femme faisant office de battant. Et nos deux amantes, que font‑elles ensuite ? Elles continuent leurs ébats, accrochées à une croix géante. Toute autre mise en scène de Sancta Susanna risque de paraître bien pâle, désormais.
 (© Mayra Wallraff)
Sur cette scène n’évoluent donc que des femmes, aucun homme n’apparaissant dans cette production qui se présente comme une ode à la féminité et au corps. Et de nudité, il y en a beaucoup, elle est même totale et permanente pour la grande majorité d’entre elles, à l’exception des choristes. Elle exerce une fonction centrale dans SANCTA, sans elle, cette production perdrait beaucoup de son sens, et probablement aussi de son attrait, mais la metteuse en scène a l’intelligence de ne jamais tomber dans la pornographie, le rapport sexuel pendant l’opéra de Hindemith, certes frontal et explicite, demeurant le seul. Car l’idée de Florentina Holzinger est de déconstruire le rite catholique, sans tomber dans le blasphème à outrance, le théâtre devenant le temps d’une soirée une église, et il est évident que si toutes les cérémonies religieuses se déroulaient comme à l’Opéra des Flandres, le nombre de fidèles grimperait en flèche. Tout le reste de la représentation relève donc ainsi de la messe ou de la passion, les représentations tombant en plus aux alentours de Pâques. Le Christ, joué donc par une femme, fait son apparition, haranguant le public non sans humour, mais aussi le pape, incarné par une autre artiste, atteinte de nanisme sévère – on la verra ensuite nue comme ses partenaires. Avant la représentation, une sœur récoltait les confessions des spectateurs. Certaines seront lues. Une messe, oui, mais une messe libératoire et exaltante, féministe, certes, mais d’un féminisme moins revendicateur, encore moins revanchard, que ce que l’on pourrait penser.
Qui dit Christ, dit sang, et il en est aussi question, avec cette scène non simulée durant laquelle une des performeuses, spécialisée selon nos recherches sur internet dans ce genre de démarche artistique, se fait extraire un petit morceau de chair, ce dernier cuit dans une sorte de petit barbecue et avalé par une autre femme pendant la cène. Tout cela va tout de même assez loin. Nous apprécions moins cet épisode durant lequel ces dames créent chacune un pénis avec de la glaise. Mais n’est‑ce pas aussi par le biais de cet organe que commence la vie humaine ? Certains trouveront tout cela blasphématoire, voire choquant, et même gratuit, mais nous tenons à signaler au passage que cette mise en scène épargne l’islam, car cela aurait été bien trop dangereux. C’est surtout, et avant tout, une remise en question du catholicisme. Un tel spectacle ne s’adresse donc pas à tout le monde, ne convient clairement pas à tous, et les croyants les plus rigoristes feraient mieux de s’abstenir. Mais la metteuse en scène est habile, car la réaction de quiconque y assiste en dit plus sur lui que sur elle et ses interprètes. Car, au fond, ne s’agit‑il pas, en démystifiant le corps féminin et le sexe, de condamner la manière dont l’Eglise a longtemps considéré les femmes, leur corps, l’Eglise mais aussi, aujourd’hui encore, nombre de soi‑disants bien‑pensants ? Cette production a le mérite de la liberté, de ton, de parole, de forme, une liberté qui demeure plus que nécessaire à notre époque. Mais il faut dire que même Calixto Bieito n’était pas allé aussi loin dans Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny dans cette même salle.
Comme nous sommes à l’opéra, nous entendons tout de même de la musique : Johanna Doderer, Born in Flamez, Stefan Schneider, Nadine Neven Raihani ont conçu pour faire suite à l’opéra de Hindemith un support musical éclectique, avec des emprunts au classique, du rock, des chants choraux qui rappellent parfois le film Sister Act, le niveau musical n’atteignant pas celui du compositeur allemand. De toute façon, l’intérêt premier de « SANCTA » réside ailleurs, dans l’engagement de toutes ces femmes, dans l’audace de tout ce qui nous est montré, sans temps morts, sans ennui, et il y a beaucoup à voir, dans une approche jusqu’au‑boutiste, radicale, mais stimulante, avec de superbes tableaux, la Cène, par exemple, mais aussi la descente de croix. Les participantes livrent toutes, et avec générosité, une prestation exceptionnelle d’intensité, dans une démarche physique et artistique décomplexée, et ceci peu importe leur couleur de peau et leur apparence, grande, petite, mince, corpulente, plus ou moins jeune, tatouée ou non, percée ou non, ce qui suscite le respect. Et dans l’opéra de Hindemith, Cornelia Zink livre une belle interprétation en Susanna, et, manifestement emballée par la portée du projet, elle réapparaîtra ensuite après l’opéra nue comme dans toutes les autres interprètes entre lesquelles doit sans doute s’être tissé un lien sororal fort. Les femmes du chœur de l’Opéra des Flandres incarnent toutes des religieuses. Pendant la conclusion, Florentina Holzinger a réussi à mettre un terme de belle façon à cette cérémonie, elles furent libres de retirer ou non, complétement ou partiellement, leur robe austère. Dans la fosse, Marit Strindlund, qui conserve ses habits, dirige un orchestre fidèle à sa réputation.
Transporté par toutes les interprètes, actrices, chanteuses, performeuses, choristes, avec qui une relation de proximité semble s’être créé durant presque trois heures avec lui, le public acclame debout toutes celles qui ont donné vie à ce spectacle singulier et inoubliable, divertissant et percutant, preuve de sa grande ouverture d’esprit.
Sébastien Foucart
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